LE JARDIN MOUCHES
Dans son Journal , Gilles mentionne six jardins rattachés à son domaine du Mesnil-au-Val.
De tous ses jardins cultivés et (ou) plantés d'arbres fruitiers, notamment de pommiers et de poiriers ou d'osiers, seul « le jardin à mouches » est pourvu de ruches, « mouches » désignant les « mouches à miel » c'est-à-dire les abeilles.
Une étude et le plan de la « Reconstitution parcellaire au XVI e siècle » du domaine de Gilles de Gouberville, réalisés par Marcel Roupsard, situent l'emplacement des jardins « qui occupent sur près d'un hectare l'espace entre le manoir et le chemin, en bordure de la forêt (..) » (1)
Fait curieux, sur les vingt-six occurrences du « jardin à mouches » , la majeure partie concerne le jardin en tant que parcelle cultivée ; deux seulement mentionnent les « mouches » .
Le jardin
On y trouve des plantations de « pépins », terme désignant à la fois les semences de pommes et de poires et les pousses qui sont replantées dans les pépinières.
Je fys arracher par Cantepye et François Dauge quatre mil six centz pepins au jardin à mouches pour planter au dit closet. (6 mars 1550)
Le « closet » du Vivier est la pépinière que Gilles vient de créer près de l'église de la paroisse ; à plusieurs reprises, jusqu'en mars 1552, il va y faire arracher des « pépins ».
Au tout début du Journal , c'est un jardinier originaire de Bayeux qui vient au manoir pour s'occuper du potager et des ruches. Bien que Gilles ait omis de mentionner le nom du jardin, ce qu'il rapporte laisse présumer qu'il s'agit bien du « jardin à mouches » :
Je fys faire à Douart une tombe [fosse] au jardin et chasser les mouches . (5 juillet 1549).
Gilles lui donne « XII sols pour ce qu'il avoyt este céans à jardiner » (16 mai 1550) : semer des laitues et des épinards et planter des plantes mellifères : aspic (grande lavande) et lavande.
Les mentions sur « le jardin à mouches » en tant que jardin ne réapparaîtront qu'en 1556.
Gilles fait « accoutrer et dresser le jardin aulx mouches » (14 août) : on remue les choux, plante les oignons, fume par-dessus les herbiers où étaient semés des panais. En février 1561, Gilles fera à nouveau semer des « pépins ».
Les mouches
C'est en 1552 et 1553 que les mentions sur les « mouches » sont les plus nombreuses, tant sur les travaux qui sont réalisés pour l'aménagement du jardin que sur les mouches à miel. Gagner de la place pour l'installation de nouvelles ruches expliquerait la raison pour laquelle une telle quantité de « pépins » a été supprimée.
Gilles se procure, à deux reprises, les matériaux dans les carrières du Mesnil-au-Val :
Je m'en allé à la Bryayre , Nicollas et Hamel avecques moy, je leur fys dresser et eschapplir [équarrir] des pierres de la dite carrière pour assoyer des mouches à myel, nous y fusmes viron VI heures (15 juillet 1552).
Je charrier VI chartées de pierre à la carrière du presbitayre pour besogner au jardin à mouches ( 25 novembre 1552).
Cet important chargement est-il destiné à bâtir ou restaurer un mur clôture ? Nous l'ignorons.
Gilles ne fournit aucune description de ses ruches. On peut supposer qu'elles étaient en paille, posées sur des pierres mises à même le sol ou intégrées dans un mur.
En 1552, de mai à juillet, Il se procure onze essaims, nombre très important (six seulement en 1553, pratiquement pas d'achats les années suivantes). Faut-il en déduire qu'il a installé autant de ruches ? Les essaims sont récupérés dans la nature :
(.) nous fusmes recueuillyr un essain de mouches au boys (..) il estoyt deux heures de nuyct quand nous en revinsmes (16 mai 1552)
Ils peuvent également être échangés :
Loys Fréret me donna un essain à choisir sur XXIII vesseaulx qu'il ha (...) je [lui] donne ung boisseau de froment. (31 mai 1552)
Pour se fournir, Gilles s'adresse le plus souvent à des prêtres (« missires »). Les essaims sont achetés au prix d'un boisseau de froment, soit12 sols en 1551, ou offerts :
Apprès soupper je m'en allé chez missire Richard Gallye, au Teil (.) J'achatté ung essain de mouches dud. Gallye (.) Quand vinst à payer, il ne voulut prendre d'argent . (30 mai 1553)
Le transfert des essaims se fait toujours la nuit tombée. Ils sont alors enfermés :
Je fys terrer les mouches que j'avoys hier soyer [soir] chez les Troude (15 juin 1553)
Pour récolter le miel et récupérer la cire, Gilles fait « chasser ». Les notations sur cette opération sont toujours très brèves :
Au soyer Henry Gardin me chassa deux ruches, présent Gilles Auvray. (12 juin 1552)
Il fait « extraindre » (pressurer) le miel qui sera conservé dans des pots fournis par un potier de Brix, fondre la « cyre » qu'il fait « mettre en pelotte pour ce qu'elle se gastoyt » (25 juillet 1561).
Le miel, seul édulcorant en dehors du sucre que Gilles achète uniquement pour les malades, n'est pas mentionné pour la consommation au manoir. Le plus souvent il est offert aux femmes en couches, aux malades. Ainsi le 8 mars 1560 « deux quartes de miel » (2) sont portées à mademoiselle de Tourlaville qui a la fièvre quarte. Le miel est également vendu, son coût est estimé à « un escu sol de deux potz » en octobre 1560.
Les mentions relevées dans le Journal ne permettent pas de connaitre l'espace occupé par le jardin, la variété des plantes cultivées, les quantités de miel et de cire récoltés ; Gilles rapporte ce qui l'intéresse, les informations qu'il donne sont parfois peu précises ; ainsi, en septembre 1556, durant quatre jours, deux serviteurs habilités à l'entretien du jardin « besognèrent au jardin à mouches », rien n'est dit sur ce qui est fait.
La cire a-t-elle était utilisée pour faire de la chandelle au manoir ? Nous l'ignorons. Elle est vendue dans les foires de Montebourg « pour cent sols » en août 1557, celle de Valognes « pour cent IIIs.VI d. » en décembre 1560, sans que l'on sache le poids.
Gilles a élevé des « mouches », y a apporté beaucoup de soin, a fait commerce de miel mais comme souvent il est resté un peu trop vague à notre gré !
Pour conclure, citons cette petite anecdote rapportée dans le Journal :
Marin Blanguesdon prinst ce jour une taulpe au jardin à mouches, la plus grande que je vy jamais (9 juillet 1562)
(1) Réf.et plan tiré de « Le domaine de Gilles de Gouberville et son évolution paysagère », par Marcel Roupsard. Dans Histoire et Sociétés rurales , n°17 - Ed . Association d'Histoire des Sociétés Rurales , Caen, 2002. Plan également publié dans Les Cahiers goubervilliens , n°7.
(2) Quarte : ancienne mesure de capacité contenant deux pintes. La pinte valait 0, 93 l . (Dict. Larousse)
A noter : Toutes les dates mentionnées sont mentionnées en nouveau style, avec changement de millésime au 1 er janvier.
Anne Bonnet
GOUBERVILLE ET LES ANGLAIS
1418 : le roi d'Angleterre Henri III et son armée débarquent à Touques.
Cherbourg est très vite assiégé et capitule, affamé, au bout de cinq mois. Commence une occupation anglaise de la ville et de ses environs qui va durer 32 ans !*
* Les Anglais quitteront définitivement Cherbourg le 14 août 1450.
Gilles de Gouberville naît aux alentours de 1521. La partie connue de son Journal est datée de 1549, c'est-à-dire, quasiment un siècle après le départ des Anglais. On peut facilement imaginer que sa jeunesse a été baignée dans une « saga » des rapports franco-anglais.
Le Journal fait de nombreuses références à l'Angleterre et à ses sujets.
Il s'en dégage deux notions : après le départ des Anglais, se maintient un flux permanent de passage de Normandie vers l'Angleterre et inversement et ceci sans contrainte et en toute liberté de circulation ; simultanément perdure la peur, très sensible, d'une nouvelle apparition de l'armée anglaise.
Le trafic transmanche est humain et commercial. Il est probable que les habitudes ont été prises durant l'occupation anglaise : il faut bien vivre, d'autant que les rapports entre occupants et occupés ne semblent pas avoir été détestables. Deux exemples, parmi bien d'autres, de passages au manoir du Mesnil-au-Val :
Apprès disner arriva Jacques Pitet, sergent de Bayeux, et ung jeune Angloys quand et luy. ( 19 juillet 1554)
A notre retour, nous trouvasmes ung jeune homme de Sct-Saulveur-le-Viconte qui avoyt demeuré en Angleterre, qui venoyt quérir les angloys qui estoyent céans pour s'en retourner ; car le vent estoyt propre. (1 septembre 1560)
Notons une anecdote : le fauconnier anglais Robert Bordes laisse son fils chez Gilles de Gouberville ; il va rester deux années au manoir. Gilles le traite comme son fils et lui donne rapidement des responsabilités.
[Je] m'en vins, le petit Angloys avecque moy, auquel je fys donner une dorée [tartine de beurre] en passant chez le Saulvage, pour ce qu'il se trouvoyt mal d'avoyr trop jeuné (26 septembre 1552).
J'envoyé le petit Angloys à Cherbourg quérir du poysson, il apporta pour II sols de morue . (12 février 1551).
Je fys curer apprès disner le puys, par le petit Angloys qu'on y descendit dedens le seau . (20 oct. 1551)
Le trafic commercial est intense et semble se faire surtout dans le sens Angleterre - France :
- commerce de chevaux, chiens, brebis, boucs, oiseaux de proie, chevreuils, etc. :
Moisson s'en vinst (.) qui ne faisoyt qu'arriver d'Angleterre et amena une jument noyre qui avoyt les deux yeulx et les quatre piedz blancz . (17 septembre 1552)
Apprès disner arrivèrent céans Marin Parys des faubourgs et Nicollas Parys demeurant en Angleterre, lequelz me amenèrent deux brebys du dit pays d'Angleterre (.). (18 septembre 1552)
Robert Bordes, père de mon Angloys, arriva et avoyt deux grands chiens courans rouges qu'il avoyt amenés d'Angleterre. (4 septembre 1553)
Jehan Le Chevalier et son nepveu Loys revindrent d'Angleterre (.) et amenèrent ung dain qu'ilz me donnèrent . (2 mars 1553)
- commerce d'étoffes, notamment du drap rouge anglais en quantité.
(..) à Cherebourg, j'achatté de La Bihotte , marchant, demye aulne de drap d'Angleterre rouge, pour ma seur de Sct-Naser, XII s. (14 novembre 1555)
Comme nous dynions arrivèrent Thomas Bunette, de Sct-Sauveur-le-Vicomte, et Martin Babille, de Cherebourg, lesquelz venoyent d'Angleterre et m'apportèrent deux aulnes d'estamet noyer, des gans et une bourse que Massonnière m'envoyet (.). (7 avril 1556)
A contrario de ces échanges commerciaux et humains, demeure la crainte constante d'un débarquement anglais. Au moindre orage en mer on pense à une canonnade :
(.) on vinst dire que les Angloys vouloyent descendre près Cherebourg. Nous laissasmes tout et allasmes assembler tous les hommes de ceste paroisse pour y aller. Nous vinsmes que c'estoyt à la Tourlaville. Aussy les navires estoyent bien repoussés de l'artillerie de terre. (15 juin 1557).
Cette crainte va entraîner la mise en place d'une organisation défensive tant en hommes qu'en construction de forts, le long du littoral.
Inversement, tout notre petit monde goubervillien se fera le plaisir de passer deux jours dans l'île d'Aurigny*, en juillet 1558 à l'initiative du capitaine Malesard qui, quelques jours auparavant s'en est emparé, y faisant une razzia de bétail. Gouberville et ses amis se promènent et mangent fort bien. Gilles devra se reposer après le repas « pour ce que je m'estoys trouvé mal sur la mer » .
A noter que l'île redeviendra anglaise quelques jours plus tard.
* Voir Le voyage de Gilles à Aurigny en 1558 par Gérard Fosse (archives du site - 2003)
Claude BONNET
La défense des ctes l'époque de Gilles de Gouberville
L'exemple du fort d'Omonville-la-Rogue Situé sur la pointe Vaucotte, le fort d’Omonville-la-Rogue, commune du nord de la péninsule de la Hague, a été bâti vers 1520. Situé à droite du Hâble, il protège le mouillage dit de la fosse d’Omonville, assez profond pour pouvoir accueillir des navires importants à toute marée. Ce petit port fut un point de départ d’expéditions en direction des îles anglo-normandes mais aussi, plus simplement, une zone d’attente de navires marchands avant de tenter le passage du Raz Blanchard, ce courant qui circule entre la Hague et l’île d’Aurigny. Propriété privée, le fort existe toujours mais dans un aspect qui doit tout ou presque aux remaniements du XIXe siècle.
Comme toute fortification, pour conserver une utilité malgré l’avancement des techniques, il n’a jamais cessé d’être remanié, et c’est à l’un de ces remaniements que va participer Gilles de Gouberville. Il s’agit, en 1549, de faire de ce fort d’Omonville un ouvrage de défense plus important et abritant une garnison suffisante pour assurer la défense de cette partie de la côte, à fin d’empêcher notamment un débarquement anglais au nord-ouest de Cherbourg. Des autorités importantes viennent inspecter pour cela ce point de la côte : Jacques de Matignon, gouverneur de Cherbourg, Saint Lo et Granville, et Claude d’Annebault, amiral de France. Le 10 mai 1549, Gouberville nous apprend que les deux hommes sont partis de Cherbourg « pour aller à la Hague », et, le 13, qu’ils reviennent coucher à Cherbourg. C’est donc lors de cette inspection de nos défenses que furent décidés - ou confirmés - les aménagements du fort d’Omonville, comme d’ailleurs d’autres travaux concernant le château de Cherbourg.
Le lieutenant des eaux et forêts royales qu’est Gilles de Gouberville est concerné au premier chef par ces travaux, puisqu’il lui faut autoriser la coupe des arbres nécessaires dans les forêts royales, voire en marquer lui-même les troncs. C’est le cas par exemple, pour des travaux concernant Cherbourg, le 23 mai 1549, puisque l’on ne trouve pas le verdier de Cherbourg et qu’il faut délivrer le bois « en dilligence » (on retrouvera de telles demandes de bois pour des constructions et réparations à Cherbourg en 1552).
En juillet 1549, Matignon s’adresse directement à Gilles pour qu’il fournisse le responsable de l’agrandissement du fort en bois de qualité :
Je receu lettres de Monsieur de Matignon pour délibvrer du bois à seigneur Jehan Thomas que le roy envoyt par deça pour faire un fort au havre d’Ommonville. (samedi 6 juillet 1549).
On trouve trois orthographes du lieu dans le Journal, « fort d’Ommonville », « fort d’Omonville » ou « fort Domonville »). On notera qu’il s’agit bien d’une décision royale de fortifier la côte nord du Cotentin, le souverain choisissant pour cela d’envoyer sur place un responsable des fortifications.
Gouberville estime cependant avoir besoin de précisions et, dès le lendemain, décide d’aller
à Cherebourg pour parler au cappitaine et au seigneur Jehan Thomas pour scavoir quel boys il lui falloyt, il me dit qu’il le falloyt de l’essence que Monsieur de Matignon m’avoyt escript et que ce fust au plus prochain boys que le roy eust près d’Ommonville pour ce que l’affere estoyt très astives et que les aultres forest estoyent trop longtaines du lieu où on avoyt affere et que la proximité du boys hasteroyt l’ouvraige de plus de la moytié du temps. (dimanche 7 juillet 1549).
Dès lors, notre fonctionnaire royal ne traîne pas en besogne : le même jour il dresse
ung mandement au verdier de Cherebourg ou au sergent de Varengron premier sur ce requis, pour délibvrer en dilligence le boys qu’il falloit pour les œuvres du Roy à Ommonville. Lequel mandement j’envoye par Raullet Gardin de Tollevast qui debvoyt et ses compagnons le landemain coupper le dit boys au boys de Varengron. (dimanche 7 juillet 1549).
Le bois de Varengron, ou Varengrou dans son orthographe moderne est situé sur la commune de Vasteville, mais un massif plus important englobait alors la lande de Varengrou et le bois du Gros Mont (commune de Sainte-Croix Hague) et celle de Tonneville, comme nous l’a précisé Philippe Lanièce, grand connaisseur des bois du Cotentin, Le tout est à moins de 15 kilomètres d’Omonville.).
L’équipe de bûcherons partie immédiatement, le travail est terminé rapidement puisque Gilles, toujours dans ses fonctions d’agent du pouvoir royal, en vend au plus offrant ce qui, au regard de la proximité des dates, en constitue sans doute les restes : le 22 juillet 1549, le voici en effet qui
banys en la cohue les couppeaulx et escorches de LV chesnes qu’on avoyt abbattus à Saulmaresc pour les œuvres du Roy.
Pour autant le volume fourni n’était pas suffisant puisque, trois jours plus tard, on lui réclame encore du bois, par l’entremise du chef des bûcherons :
Raullet Gardin de Tollevast m’apporta au pray du Clos au Couvert, unes lettres du seigneur Jehan Thomas, pour avoyr du boys pour les œuvres du roy à Ommonville. (25 juillet 1549).
Et les travaux initiés en 1549 vont se poursuivre l’année suivante :
Nicolas Le Monnier, serviteur du cappitaine de Cherebourg, m’apporta unes lettres de monsieur le gouverneur de Normandye pour délibvrer du boys pour les œuvres du fort d’Ommonville. (Mardi 10 Juin 1550)
Cette seconde période de travaux va permettre d’en terminer avec la remise à niveau de la fortification. Le fort prêt, il faut maintenant pourvoir à son fonctionnement. D’abord, en réclamant encore du bois à notre lieutenant des eaux et forêts, mais cette fois pour se chauffer :
Robert Douzouville le jeune (…) m’apporta lettres de Persigny pour avoyr du boys pour son chauffage au fort d’Ommonville (1er avril 1552).
Une mention du 25 septembre 1557 nous apprend qu’à cette date c’est toujours ce « cappitaine Percigny » qui commande au fort d’Omonville).
La chose n’est d’ailleurs pas évidente, et c’est encore à Gilles que l’on doit faire appel pour passer outre un refus du verdier en 1555. Le 19 août 1555 en effet,
sur le soyer, après soleil couché, le fils de Sct-Christophe, à la Hague, et François Dauge vindrent céans pour la livrée du chauffage du fort d’Omonville, que le verdier ne vouloyt mercher.
Mais Gilles, qui s’est tordu le pied droit la veille, « au jardin à poyriers, en une petite fossette où on asssied les quilles », ne peut bouger de son lit, et le 20,
Symonnet fut la relevée pour parler au verdier de Cherebourg, qui estoyt venu par céans, allant mercher la livrée du cappitaine du fort d’Omonville, le fils de Sct-Christophe avec lui.
Finalement
François Dauge (…) fut avec led ; verdier, Sct-Christophle et Pierres Varin à la forest mercher le boys dud. cappitaine du fort.
Le fonctionnement du fort suppose aussi, au moins au début, d’imposer les populations locales.
Cantepye fut aux ples à Cherbourg et me dist qu’on y faisait les cotisations pour avitailler Cherbourg et le fort d’Ommonville (vendredi 29 janvier 1551).
On retrouvera de telles demandes, mais pour Cherbourg seulement les 19 et 21 septembre 1557).
Reste à en solder les troupes, mais les finances royales semblent bien mal en point, et le manque d’argent lasse la patience des soldats du fort d’Omonville dès la remise en œuvre de ce point fortifié. Le mercredi 27 novembre 1549, alors que Gilles dîne chez Navarre, voici que
survint le sieur de Carpiquet et plusieurs aultres qui s’en retournoient du fort d’Omonville à Caen par faulte d’argent.
Onze ans plus tard, les choses ne vont visiblement pas mieux. Le samedi 13 juillet 1560,
come je souppoys, arrivèrent Cosqueville et son cousin La Vendelée, soldatz au fort d’Omonville, et venoyent de Fermanville, comme ilz dysoyent, où ilz estoyent dès mardi.
Voici donc deux défenseurs de la Hague qui viennent de passer une semaine dans le Val de Saire, mais on les comprend mieux le lendemain.
Anquetil de Saulsemesnil – écrit encore Gilles - vint céans qui dit à Symonnet que les gentilzhommes et compagnons de la garnison de Cherebourg avoyent ésté mandés en diligence, ce que entendu par lesd. Corqueville et Vendelée, ilz se délibérèrent d’aller à Cherebourg pour sçavoyr si c’estoyt argent qui venoyent et s’y en allèrent . (dimanche 14 juillet 1560) …
Voici donc ce que nous apprend Gilles : d’une part la volonté de l’Etat monarchique d’assurer au mieux la défense de ses côtes, avec des inspections sur le terrain et d’importants remaniements des points fortifiés existants, menés par des fonctionnaire compétents ; d’autre part, une fois le projet réalisé, des difficultés pour assurer le fonctionnement régulier, année après année, d’une telle structure. Sans compter les dysfonctionnements au sein d’une même administration. Mais, finalement, est-ce bien différent aujourd’hui ?
Christophe Boutin
Gilles de Gouberville et le thtre du XVIe sicle en Cotentin
Encouragés par le roi François I er , Pierre de Ronsard et sept autres poètes décident de former un groupe qu'ils baptisent la Pléiade. Leur propos est de transformer profondément la langue, la littérature et le théâtre. Ils prônent l'abandon des structures et des thèmes de la période médiévale, cherchant les moyens d'enrichir la langue française qu'ils estiment mal adaptée à la poésie.
L'un des membres de la Pléiade , Joachim du Bellay, propose ainsi, dans la Défense et illustration de la langue française (1549), la création de néologismes à partir de mots grecs ou latins, la renaissance de mots oubliés, les emprunts aux langues régionales et conseille aux dramaturges de s'inspirer de l'univers du théâtre antique dont les thématiques dépassent le cadre exclusivement religieux des Miracles et des Mystères .
Ce renouveau du théâtre commence évidemment à Paris et dans les lieux de villégiature de la cour, dont Blois où Gilles de Gouberville se rend au début de l'année 1556 pour tenter (en vain) d'obtenir du roi, le titre de maître des eaux et forêts. C'est là qu'il assiste à la représentation d'une comédie « en prose françoise » :
> Je fus dempuys une heure jusques à cinq voyer une comédie qu'on joua en prose françoyse, devant le Roy et les princes et princesses, en l'abbaye de Sct-Gomer . (12 février)
Gilles ne dit pas ce qu'il en pense. D'ailleurs, il ne semble pas être amateur de théâtre. Cette « comédie » est probablement la seule représentation à laquelle il ait jamais assisté.
Le nouveau théâtre ne va pas atteindre la province au temps de Gouberville.
Les pièces de théâtre dont Gilles rapporte la représentation à Cherbourg, Valognes ou dans des églises proches du Mesnil, sont toutes de tradition médiévale, pour la plupart à caractère religieux à l'exception de la « farce » jouée lors d'un mariage par des amateurs :
> Chandeleur avoyt passé au matin par ycy . ; il me dist qu'il avoyt ung personnage de la farce qu'on debvoyt jouer dymenche aulx noces de André Rouxel et de la fille Jehan Liot.
(24 septembre 1551)
Les moralités
Gilles rapporte la représentation de trois moralités - pièces à but édifiant -, au moment de Noël : en 1552 (le Theil), en 1553 et 1554 (Digosville). Ainsi le 24 décembre 1553 :
> Sur les dix heures du soyer, Cantepye . et aultres de céans s'en allèrent à mattines en ceste parroisse [Le Mesnil] , et de là à la messe à Digoville, por voyer ceulx qui jouèrent une moralité à la fin de la messe ; ilz en revindrent viron une heure avant jor . .
Les acteurs semblent être des gens de la paroisse : le matin de Noël 1552, on rapporte à Gilles « un bonnet et une soye veloux » qu'il a prêtés « au cappitaine du Teil pour jouer à leur messe de my nuyct ».
Les Miracles et les Jeux
Les Miracles sont des drames religieux dont le sujet est met en scène des événements édifiants ou la vie de saints, de personnages historiques à montrer en exemple.
Quant au Jeu , il s'agit de la forme la plus ancienne de pièces de théâtre religieux médiéval ; son thème est le plus souvent, biblique. Au fil du temps, le « jeu » va signifier pièce à sujet religieux, quel que soit son thème : exemplaire comme ceux des Miracles ou biblique comme celui des (longs) Mystères .
En 1551 et en 1559, Gilles mentionne la représentation de Miracles , à Cherbourg (deux, voire trois dimanches consécutifs) et à Valognes (deux fois). S'agit-il de pièces jouées plusieurs fois ou en plusieurs fois ou s'agit-il d'ouvres différentes ? Impossible à dire.
Théâtre à Cherbourg en 1551
Dimanche 7 juin : Cantepie assiste à « des jeuz » :
> Dès le matin Cantepye alla à Cherebourg voyez les jeuz qu'on y faisoyt des douze filz de Jacob, il en revinst sur les six heures . (7 juin 1551)
Le 14 juin, un « Miracle » est représenté :
> Je ne bouge de céans, la Harelle et son filz Robert furent au Miracle à Cherebourg, Thomas Drouet et sa femme et Pasquet, ils en revindrent entre six et sept. (14 juin 1551)
Le 21 juin La Harelle retourne au spectacle : elle va « au Miracle » avec d'autres personnes dont sa fille. La même pièce a-t-elle été jouée trois dimanches consécutifs ? Encore une fois, impossible de le dire.
Quant à la « follye » du 7 août 1560, il s'agit probablement d'un qualificatif donné par Gilles :
> La relevée, Clément Querqueville, de Cherebourg, revenant de Vallongnes, passa par céans. Il portoyt ung masque de diable, pour ceulx de Cherebourg qui doybvent jouer je ne sçay quelle follye.
Cette « follye » est peut être en rapport avec les « jeux » de Cherbourg du dimanche suivant (15 août) : il était permis aux « interprètes des diableries [partie des « jeux »] de courir par la ville et les villages environnants dans leur costume de scène » (M. Bakhtine).
Etant donné la date, il s'agit sans doute du spectacle joué au moment de la fête de « Notre dame montée » qui avait lieu à Cherbourg, dans l'église de la Trinité , le jour de l'Assomption.
Jacqueline Vastel
Les loups au temps de Gouberville
2 - LA CHASSE AUX loups 
On trouve dans le Journal plusieurs mentions de chasses, organisées pour débarrasser le pays de ces bêtes effrayantes. La méthode la plus employée est la « huée » :
Quand les loups devenaient par trop entreprenants, les habitants se réunissaient en aussi grand nombre que possible ... Ils enveloppaient ... l’animal pourchassé dans une sorte de cercle qui avançait toujours en se rétrécissant. Ils l’effrayaient par leurs huées et par le son discordant qu’ils tiraient de leurs divers objets de cornes, de poêles et de chaudrons jusqu’à ce que le loup, arrivé à leur portée, tombât sous leurs coups. (abbé Tollemer, Analyse du Journal. t.1, p. 206-207).
La « huée » est mentionnée au moins à cinq reprises dans le Journal. Celle de 1551 rassemble « deux ou troys mille personnes » : Monsr des Marescz vinst a St-Nazer. Nous desjeunasmes ensemble puys allasmes Les Hachees et Cantepye avecque nous, a Beaumont au devant de la huee, dont la tete estoyt en Varengrou et conduysimes la dite huée jusques au dit lieu de Varengron ou se trouva Monsr l'escuyer Potton qui ne fut pas content de ce qu'on avoyt termé la huée sans luy en parler. Le baron de la Lutumiere y estoyt et son frère Breuville et bien deux ou troys mille personnes.(23 février 1551)
Ils estoyt apprès dix heures quand la messe fu commencée. Symonnet, Thomas Drouet et Gilles Auvrey s’en allèrent de l’église à Fermembreul, où on faisoyt une hue aulx loupz. (6 janvier 1558)
(A Bricquebec) … Guyon Binet apporta à Madame la trace d’un lou qu’on avoyt hier prins à la huée, à Varengon. (28 décembre 1558)
Arriva Leshachées, qui nous dist qu’on avoyt prins ung mastin à la huée. (9 avril 1559) : s’agit-il bien d’un loup ? Le terme qualifie usuellement un gros chien.
(A Russy) … Symonnet allèrent à la huée en Blanqueville, où il fut prins un lou fort grand (13 avril 1561)
D’autres pratiques de chasse, courantes à l’époque, sont citées dans le Journal : par exemple la chasse avec chiens, qui, d’ailleurs, sont parfois / souvent blessés :
Nous fusmes à la messe à l’église. Comme nous y estions, il se mist à néger si fort que tout couvrit. … Led. jour Symonnet, Thomas Drouet, Καν (Cantepie), Collas Drouet furent au boys et trouvèrent deux loupz qui blécèrent Coliche et deux aultres chiens (18 novembre 1554)
ou la chasse avec appât (agneau), lors de laquelle Symonnet tue une louve avec une arquebuse :
(A Russy) Apprès disner, une louve vinst à la Coulombière et emporta ung agneau. Roquencourt, Symonnet, …., la poursuyvirent et luy fisrent lascher et laissèrent led. agneau à la place ; assès tot apprès, elle revinst chercher sa proye. Symonnet la tua d’un coup de harquebutte. (29 mai 1558)
Au printemps 1559, c’est un louveteau qui sert d’appât pour capturer sa mère :
(A Russy) Gaulvain vinst céans, qui avoyt prins cinq louveteaulx ès merdereaulx ; je luy donné IIs. Apprès disner nous retournasmes … au lieu où il les avoyt trouvés, auquel demeurèrent Symonnet et Drouet et ung louveteau qu’on avoyt remys où on les avoyt trouvés, pour voyer si la louve y reviendroyt ; ils y furent bien quattre heures et ne revinst rien. (25 mai 1559)
A la lecture du Journal Il est évident que les animaux domestiques (oies, porcs, vaches, moutons) sont la proie fréquente des loups, mais Gilles ne note qu’une seule fois dans le Journal que le loup ait osé traquer un homme, qui rentrait seul, une veille de Noël :
Arnould fut à Monstebourg et apporta du beuf et du mouton pour XIII s.. En revenant, il trouva un lou à Crabet, qui le suyvit jusques près la maison au Saige. (24 décembre 1558)
On a déjà fait allusion à l’institution par Charlemagne d’un corps de louveterie. En 1520, François Ier l’officialise. Vers la fin du XVIe siècle, pendant les guerres de religion, les loups se multiplient de nouveau, pour les mêmes raisons que pendant la guerre de cent ans. Il est ordonné à toutes les paroisses d’avoir au moins un homme « avec armes et chiens » qui doit participer trois fois par an à une huée aux loups (ordonnance de 1583). Ces chasseurs doivent obtenir une autorisation officielle qui est obtenue auprès du maître des eaux et forêts ou de ses lieutenants, charge que possède Gilles depuis 1543. Ainsi, en 1555 :
(A Cherbourg) Les srs de Couriac parlèrent à moy au banquet [banc] et me baillèrent une commission qu’ilz avoyent pour chasser aulx loupz, que j’apporté quand et moy pour y mettre mon attache. (6 juin 1555)
Le corps de louveterie est supprimé à deux reprises :
- sous Charles VI (1395-1404) ; mais son rétablissement va rapidement s’imposer (rappelons que les loups entrent dans Paris en1421).
- pendant la Révolution : les louvetiers étaient dotés de privilèges importants. Rétabli par Napoléon en 1805, le corps existe toujours aujourd’hui. Les louvetiers sont nommés pour trois ans par le préfet et sont chargés de la « régulation des nuisibles et du maintien de l’équilibre de la faune sauvage ».
La fin des loups en France
Après la révolution de 1789, la chasse n’est plus réservée à l’aristocratie. Les loups sont systématiquement éliminés par des battues, la pose de trappes ou le poison. Entre 1818 et 1829, plus de dix-huit mille loups sont tués en France. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, après que les travaux de Pasteur désignent le loup comme principal vecteur de la rage, on peut même parler d’extermination. Le dernier loup va être abattu en 1927.
Depuis sa réintroduction en France, il y a quelques années, le loup continue de susciter querelles et polémiques entre écologistes, scientifiques, chasseurs, éleveurs et l’Etat, preuve qu’encore aujourd’hui, on craint le « grand méchant loup » ...
Maria Wolf-Hennequin
Avec l’aide de Jacqueline Vastel
Les loups au temps de Gouberville
I - Les attaques de loups
« Qui craint le grand méchant loup ? »
A cette question posée dans une comptine enfantine, il fallait répondre : « tout le monde », au temps de Gilles de Gouberville. Le loup gris ou loup eurasien (canis lupus lupus) est une des sous-espèces du canis lupus. Ce dernier appartient à la famille des canidés, probablement originaire d’Amérique du nord. Le renard, le chacal et le chien domestique font également partie de cette famille.
Au fil des siècles, le canis lupus va gagner tout l’hémisphère nord.
Si, dans les premières sociétés humaines, le loup est admiré voire vénéré pour ses qualités de chasseur, ses problèmes commencent dès que l’homme se sédentarise et se met à faire de l’élevage. Le loup est un prédateur qui se nourrit principalement d’animaux sauvages (cerfs, chevreuils, lièvres, sangliers) mais il peut s’en prendre aux animaux domestiques (vaches, moutons, agneaux, porcs et chevaux). Par contre, malgré la croyance populaire, le loup, sauf quand il est enragé, ne s’attaque que rarement à l’homme.
En Europe sa chasse intensive commence à partir du IXe siècle : poussés par la faim, les loups quittent les steppes et les grandes plaines et trouvent refuge dans les forêts qui, avec cette arrivée, vont représenter, un peu plus pour les hommes, le lieu de tous les dangers. Les loups se multipliant, ils s’aventurent hors de la forêt pour trouver à manger.
La religion chrétienne, omniprésente et omnipotente au Moyen Age, invoque la Bible comme justification de la domination de la nature par l’homme (Genèse, I, 28). Le principal ennemi de l’homme, son rival à la chasse, celui qui l’empêche de mener paisiblement sa vie pastorale, devient donc le « grand méchant loup », considéré comme un séide du Diable :
Le loup représente le diable, car celui-ci éprouve constamment de la haine pour l ‘espèce humaine, et il rôde autour des pensées des fidèles afin de tromper leurs âmes. (...) Les yeux du loup qui brillent dans la nuit, ce sont les oeuvres du diable... (Bestiaire de Pierre de Beauvais, XIIIe siècle)
En 813, Charlemagne institue le corps de la louveterie, confiant aux luparii, chasseurs à plein temps, le soin de débarrasser le pays des bêtes nuisibles et en particulier, les loups. Leur mission est double : capturer par tous les moyens (pièges, chasse, battues) ces prédateurs qui quittent les forêts en quête de nourriture, terrifiant la population qui vit essentiellement à la campagne, et détruire les jeunes qui naissent au printemps.
Au XIV e siècle, pendant la guerre de cent ans, le problème des loups devient crucial. Froid, batailles, disettes, épidémies et misère laissent des cadavres sans sépulture, ce qui attire les loups, accusés ensuite de s’attaquer aux êtres humains vivants. C’est à cette époque que se développe la lycanthropie, forme de délire dans lequel le sujet se croit transformé en loup et en imite le comportement (définition TLFI).
Il y en a qui mangent les enfants et parfois les hommes, et après qu’il se sont acharnés aux hommes, ils ne mangent nulle autre chair, mais se laisseront plutôt mourir : on les appelle loup-garous, car on doit s’en garder... (Le Livre de la chasse de Gaston Phébus, fin XIV e siècle).
A l’époque de Gilles de Gouberville, la présence des loups semble toujours être un réel fléau, un problème récurrent. Les attaques sont fréquentes et imprévisibles. Voici ce que constate et rapporte Gilles avec son objectivité habituelle.
En 1553, les loups dévorent partiellement un cerf qui avait été blessé :
> Gilles Auvré et Douart Grandin furent a la forest estracquer et trouvèrent a la haye à loupz les gens du sr de Sottevast sur les voyes d’un senglier de deux ans … Comme je revenoys de la messe, Jehan Parys me dist, présens .…, qu’il avoyt trouve ung cerf mengé des loupz près la Vente de-dessus-le-fest. Je luy dys qu’il me vinst querir apprès disner por y aller. … Nous le trouvasmes et en estoyt tout le derrier mengé des loups, comme il apparoissoyt a la nege. J’en couppé le chef et fys tourner le reste du corps sur l’austre costé. Nous trouvasmes qu’il avoyt heu un coup de boulet a la hanche gauche. (26 décembre 1553)
En octobre 1556, prévenu par ses gens, Gilles se précipite sur le lieu d’une attaque :
>
Sur le soyer, a vol de vitecoqz, moy estant a la porte du boys, je ouy crier ung pourceau aulx Prinses-aulx-Advocatz, ou je couru bien tost. … Je trouvé ung pourceau de la garde de Jehan Paris que les loupz avoyent navré au ventre et a la cuysse et a la gorge … Il fut mené a l’ostel Barrier, ou le dist Paris le recueullyt. (17 octobre 1556)
Cinq ans plus tard, Gilles perd un mouton et un agneau à l’endroit où se trouvait le cerf en 1553 :
> Les loups avoyent tué ce jour la un agneau et ung mouton pour moy a la Vente de dessus le Fest (10 mai 1561)
Quelques mois après, une brebis est enlevée, juste à côte du manoir. Les loups s’approchent de plus en plus des zones habitées :
>
Le loup prinst une brebis près de la chappelle comme led. Poltet estoyt ceans. (2 mars 1562)
En novembre 1562, il perd encore deux bêtes :
>
Arnould fut au boys et Bertin, et trouvèrent que les loupz avoyent mengé deux pourceaux de céans aux praries de Sct-Martin. (7 novembre 1562)
Gilles mentionne également des peaux récupérées et les récompenses accordées aux tueurs de loups :
> Nicollas, berger a St Naser, vinst comme on escorchoyt la loupve que Symonnet avoyt hier tuée (30 mai 1558)
> Au point du jour, Arnould alla a Bris chez Raullet du Fay, qui avoyt le cuyr d’une vache nommée la Grand-Baronne, que les loupz avaient tuée. (15 novembre 1562)
> (Céans) … arrivèrent Pierres et Jehan dict Groult fils Thiénot, de Digosville qui portoyent une peau de lou qu’ils avoyent prins ceste nuyct en leur court, mengeant leurs oez… Je leur donne IIII s., et IIII s. que je leur fys donner au Lesaulvage (…), et II s. que ledit maistre Guillaume, de Belleville leur donna volontiers. (28 octobre 1559)
Les peaux récupérées sont utilisées :
> Je conté à mon pelletier pour six manteaulx …. et pour l’abillage de deux peaulx de loupz … centz solz. (20 décembre 1559)
En l’espace de quelques siècles, le loup a changé radicalement de statut : de dieu égyptien (Oupouaout, dieu canidé, qui écarte toute force hostile du chemin des processions royales ou divines) et grec (Apollon est parfois appelé le « dieu-loup »), de mère nourricière des fondateurs de Rome (Romulus et Remus), le pauvre loup est devenu au Moyen Âge une bête méchante, terrifiante, dont il faut se débarrasser à tout prix.
Cette peur du loup va perdurer. Rappelons l’épisode de la « bête » qui terrorisa le Gévaudan entre 1764 et 1767, tuant une centaine d’enfants et de femmes mais pas d’animaux domestiques. Il est probable qu’il s’agissait d’un animal hybride, croisement entre un loup et un chien, dressé par un criminel pervers, mais … on incrimina un loup.
Et aujourd’hui encore, on continue à lire aux enfants Le petit chaperon rouge, et Les trois petits cochons, contes dans lesquels le loup est encore et toujours le méchant.
Maria Wolf-Hennequin avec l’aide de Jacqueline Vastel
Le sire de Gouberville, un seigneur normand du XVIe siEcle
Le point sur les études qui lui ont été consacrées à ce jour
En 1872, il y a maintenant cent trente cinq ans, apparaissait la première étude sur le sire de Gouberville. Depuis cette date de nombreux travaux lui ont été consacrés.
Comment son Journal a-t-il été découvert, exploité, compris jusqu'à maintenant ? Nous distinguons, à partir des auteurs, trois phases chronologiques.
Première phase : 1870
L'abbé Tollemer, un curé, érudit de province, découvre chez un particulier le manuscrit du Journal du sire de Gouberville (1553-1562). A partir de celui-ci, il écrit un ouvrage, sorte de répertoire analytique, économique et matériel de son contenu. Il est publié dans le Journal de Valognes du 17 février 1870 au 20 mars 1872, avec l'appui du grand érudit, futur administrateur de la Bibliothèque Nationale, Léopold Delisle. Simultanément, l'abbé Tollemer fait une copie du manuscrit. Un autre érudit, Eugène Robillard de Beaurepaire, fait publier celui-ci avec une introduction et un appendice. Le Journal du sire de Gouberville est édité en 1892 dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie. Quant au Journal de la période 1549-1552, il est publié par A. de Blangy d’après le manuscrit original découvert dans le chartrier de Saint-Pierre Eglise.
De 1870 à 1972, le Journal du sire de Gouberville est dans les bibliothèques. Il est connu, il est lu, mais, il n'est pas utilisé.
Deuxième phase : Le Roy Ladurie, 1972
Emmanuel Le Roy Ladurie, un siècle après, réédite l'ouvrage de l'abbé Tollemer avec le titre « Un gentilhomme campagnard au Cotentin ». Le Roy Ladurie est le fils d'un notable campagnard. Il a vécu à la campagne qu'il connaît bien. On peut le qualifier d'historien paysan. Il entre dans la familiarité de Gilles de Gouberville. Dans son introduction, La Verdeur du bocage, avec intuition et pénétration, il présente Gouberville dans la situation sociale et la vie quotidienne du XVIe siècle : Gilles de Gouberville est un noble d'ancienne race ; c'est un hobereau qui appartient à la noblesse campagnarde. Il vit au milieu des paysans, à la fois au-dessus d'eux et au milieu d'eux. Son Journal nous plonge de manière unique dans la vie campagnarde de l'époque.
Troisième phase : 1981, la phase Foisil
C'est le séminaire de Recherches de Pierre Chaunu, professeur à la Sorbonne, qui a été le laboratoire de cette étude ; c'est l'année où l'on travaillait sur les attitudes devant la mort. Le résultat a été « La mort à Paris » paru en 1978. Lors de ce séminaire, j’ai indiqué que, dans le Journal du sire de Gouberville, on trouverait peut-être des témoignages sur les attitudes devant la mort : c'est ainsi que le travail a commencé donnant lieu à des publications dont Un gentilhomme campagnard au XVIe siècle. Le sire de Gouberville paru dans la revue l’Histoire en 1978, n° 2. Le texte est publié en 1981 chez Aubier Montaigne, sous le titre « Le sire de Gouberville. Un gentilhomme normand au XVIe siècle », avec une préface de Pierre Chaunu puis réédité en 2001 chez Flammarion (collection Champs) où il est toujours disponible sous le même titre.
Le Journal lui-même a été réimprimé avec des études complémentaires par Guy Deschamps (4 tomes - Les Editions des champs, 1993-1994).
A Barville, sur la commune du Mesnil au Val, proche de Cherbourg, se situe le manoir de Gilles de Gouberville avec de beaux restes, en particulier une tour-colombier. Grâce au zèle de ses propriétaires Anne et Claude Bonnet, elle a été classée monument historique le 10 février 1987 et restaurée. C'est un lieu de mémoire.
Le 11 juillet 1986 a été créé le Comité Gilles de Gouberville, association sous le régime de la loi de 1901. Son objet est d'encourager l'étude du Journal de sire de Gouberville. Chaque année, lors de l'assemblée générale, une communication est présentée. Elle est publiée dans les Cahiers goubervilliens. De 1997 à 2006 ont été publiés dix numéros illustrés. Tel est le bilan des principaux travaux relatifs au Journal du sire de Gouberville qui suscite toujours le zèle de ses lecteurs.
Après trois Gouberville, après ces cent trente cinq ans, un nouveau Gouberville mérite de naître.
Communication présentée par Madeleine Foisil, chercheur au CNRS, chargée d'enseignement à la Sorbonne,
le 22 novembre 2006 à l'Université de Paris VIII Villetaneuse, au séminaire de Recherches de Marie-José Michel
Signalons, depuis cette communication, le recensement des erreurs et des omissions de l’édition du Journal de 1553-1563 fait à partir des travaux de Paul Le Cacheux par Marcel Roupsard, professeur émérite de géographie à l’université de Caen. Elles sont présentées dans les trois précédents articles du site Internet de l’association.
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LES OUBLIS DU JOURNAL DE GOUBERVILLE (2) Sept journées « escamotées »
En dehors des six jours contenus en totalité ou en partie dans les deux pages « oubliées » rapportées dans l'article précédent, il ne manque dans les quatorze années du Journal que trente-sept journées, sur un total de cinq mille cent treize.
Pour la plupart, ces manques s'expliquent par l'incapacité d'écrire affectant Gouberville au cours d'une cure très sévère suivie à Rouen pendant l'été de 1550 ; ainsi vingt-neuf journées, comprises entre le 23 juin et le 9 août, ne font l'objet d'aucune relation. Sur les huit jours restants, un seul (le dimanche 2 novembre 1561) constitue une véritable lacune. Pour les sept autres, il s'agit d' «oublis » : cinq dans la transcription de Tollemer (11 octobre 1557, 20 mai et 22 décembre 1558, 6 avril 1559, 15 avril 1560), deux dans la composition typographique de la version imprimée : 24 février 1555, 14 août 1557; tous ces «oublis » sont récupérables grâce aux corrections de P. Le Cacheux.
NB en italiques, ce qui figure dans l'édition des champs. En caractère normaux : les « oublis ».
• 24 février 1555 (p. 251, t. II)
Moulin, de Caen, et plusieurs aultres tant de Caen que d'ailleurs............. XIX s.
Le lundi XXIIII e , je ne bougé de Rouen. Nous desjeunasmes à nostre chambre, le sieur du Mesnil et nous. Puys allasmes aulx estuves où nous fusmes jusques à midi. Il me cousta XIII s. puys vinsmes banqueter chez Tassin où il me cousta III s. Je souppé à mon logis avecques la compagnie ...XVI s.
Le mardi XXV e , jour Sct-Mathias,.
• 14 août 1557 (p. 368, t. II)
Le sabmedi XIIII e , vigille Notre-Dame, je ne bougé de céans. Je fys achever de raccoustrer les soliers du pressoyer. Arnould fut à Cherebourg et apporta de la viande pour XII s.
Le dymanche XV e , jour Nostre-Dame, je ne bougé de céans. Apprès la messe .
• 11 octobre 1557 (p. 378, t. II)
que je me trouvoys fort mal de mon reusme.
Le lundi XI e , je ne bougé de céans . Arnould fut à Cherebourg et apporta de la viande et de la chandelle pour.....................................XIII s.
Le mardi XII e je ne bougé de céans. Maistre Gilles Cabart .
• 20 mai 1558 (p. 429, t. III)
d'hier, qui y soupa et coucha.
Le vendredi XX e , je ne bougé de céans . Je fys besongner tout le jour à sercler les fourmentz de la Vigne Liot. Le sieur de Roquencourt ne bougea de céans. Ilz furent Symonnet et luy aulx ramiers et ne fisrent rien.
Le sabmedi XXI e , je ne bougé de céans. On besongna aulx fourmentz .
• 22 décembre 1558 (p. 467, t. III)
de fumier lundi et mardi.
Le jeudi XXII e , je ne bougé de céans. Tout le jour on charia du fumier à la Haulte Vente. Guillaume Mesnage y fut avec son harnoys six voyages. Il faisoyt grand froid.
Le vendredi XXIII e , je ne bougé de céans. Il estoyt négé au matin . .
• 6 avril 1559 (p. 485, t. III)
quand il en revinst.
Le jeudi VI e , je ne bougé de céans. Tout le jour je fus aulx Croultes, Symonnet et La Joye oster des jetons du pied des pommiers et les recouvrir au pied.
Le vendredi VII e , je ne bougé de céans. Comme j'estoys aulx Croultes,.
• 15 avril 1560 (p.558, t. III)
Drouet apporta hier de Cherebourg et souppa céans...................XVIII s.
Le lundi XV e , je ne bougé de céans. Je ne fus poinct à vespres pour ce que je me trouvoys fort mal. Cantepye aussy estoyt malade.
Le mardi XVI e , je ne bougé de céans. Apprès la messe et disner, je m'en allé.
Principaux fragments « oubliés »
Les corrections de P. Le Cacheux font apparaître dans les deux volumes transcrits par Tollemer de nombreux « oublis », outre les deux pages « sautées » par le typographe et les sept journées entières reproduites ci-dessus. Parfois, il s'agit de passages relativement longs, de deux, trois ou quatre lignes, comme ceux qui font partie de cette sélection.
• 20 décembre 1554 [p.144, t. II]
.et une unce de poyvre . Je fys raccoustrer le plancher de ma chambre a l'entree de l'uys par Symonnet et Arnoulf. Sur la relevee, arriverent missire Jehan Criquet et maistre Pierres Courtel, de Vallongnes. Ledit prestre me bailla des lettres de monsieur le lieutenant général du bailly de Caen. Ilz souppèrent et couchèrent ceans.......................................................... XII s. VI d.
• 18 janvier « 1555 » (=1556) [p. 244, t. II]
Led. Potet, mesureur, ne voulut rien prendre de moy ............... LXVIII s. VIII d.
Led. jour, Cantepye fust à Cherebourg, qui apporta du beuf pour X s. et de la chandelle pour IIII s. VI d. Lajoye fut à Vallongnes pour fere raccoustrer une selle qui lui cousta V s.
Le dymanche XIX e , je ne bougé de céans .
• 28 novembre 1557 [p. 388, t. II]
. dernier d'où je luy baillé quictance .......................... LXXV s.
Ledit jour, receu de Jehan Paris XII s., sur ce qu'il et ses consorts doybvent de rente sur le terme Sainct Michel dernier à la sieurie du Mesnil ...................................................................................XII s.
Led. jour, baillé à Marin Blanguesdon ..
• 6 décembre 1557 [p. 389, t. II]
.Je trouvé chez mon oncle missire Gilles Maillard, que je fus convier jusques prés la maison maistre Le Gouppil, d'Estrehan. Ledit Maillard me prya de luy prester Lajoye, son nepveu, pour le convier jusques à tant qu'il eust recouvert compagnée .
• 27 avril 1558 [p. 424, t.III]
.Roquencourt s'en alla à Sct-Pierre ....................... XII s. VI d.
Ledict jour je fys vuyder l'estable aulx moutons par Julian, Nicollas Levalet, Jehan Levittre, Moussierre et aultres et charier le fumier à la Haulte-Vente .
Le jeudi XXVIII e , je ne bougé de céans.
• 27 février « 1558 » (=1559) [p. 479, t. III]
. Tamerville, mays bien à Michel Legouppil, filz Thomas, de Saulsemesnil, et me signe au bas de la rellation dud. Pellerin, lequel ne se signa poinct, au moins de je cogneusse et comme il estoyt ceans escripvant la dicte rellation, Guillaume Berger et Tahot y arrivèrent .
• Interversion 20-21 octobre 1559
- 20 octobre 1559 [p. 525, t. III]
Le vendredi XX e , je ne bougé de céans . Tout le jour, on charia du fumier à la Haulte-Vente. Je fys vuyder partie de l'estable aulx vaches par ceulx qui avoient vydé l'estable aulx moutons.
- 21 octobre 1559 [p. 525, t. III]
Le samedy XXI e , je ne bougé de céans . Je fys achever de vider l'estable aulx vaches et celle des boufs par lesdessus dits. Thomas Drouet disna ceans. Lajoye revint de Russy.
• 23 juillet 1560 [p. 581, t. III]
. Martin et Tahot couvrirent tout le jour. Ledict jour, au soyer, vinst un lacqués de Montferville, qui me dist que ma niece estoyt fort malade et que son mary et elle me pryoyent de l'aller voyer.
Le mercredi XXIIII e , apprès desjeuner, je party .
• 30 décembre 1560 [p.624, t. III]
. sur la layse de XIIII s. VI d.............................. LIX s.
Le dict jour, je baillé au Monstre sur ung an de son service fini à Noel dernier IIII l. Il s'en alla a Cherebourg quand et Arnould et revinst quand et luy. .......... IIII l.
L ed. jour, j'envoyé Symonnet à Sct-Pierre-Eglise.
• 10 avril 1561 [p.661, t. III]
. ferrer la haquenée, III s......................................................................................... XXIIII s. VI d.
Ledit jour, Symonnet fut a Cherebourg pour avoir du vin et du pain frays, pour ce que je pensoye que le sieur de Bresoles, commissaire pour vendre des boys, viendrait ceans. Il apporta en pain et vin pour VIII s. Led. jour Symonnet me tinst conte.
• 17 novembre 1561 [p. 724, t. III]
. Mon frère heult aussy ung mouton à pressoyer qui est en lad. charterye, l'accourche d'une brebys rompue et l'accourche de la brebis qui est de present au pressoyer et deux filletz d'orme et j'euz deux pieux de chesne dolés.. .
Marcel ROUPSARD
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LES OUBLIS DU JOURNAL DE GOUBERVILLE (1)
Deux pages sautes par le typographe : du 25 au 30 mai 1556
Deux pages de la transcription manuscrite de l'abb Tollemer, correspondant la priode comprise entre le 25 et le 30 mai 1556 ont t oublies la typographie de l'dition des Antiquaires (Editions des Champs, tome II, page 270). En dehors du texte de Tollemer, elles figurent dans les corrections effectues par P. Le Cacheux partir du manuscrit original de Gouberville. Les voici.
NB en italique, ce qui figure dans l'dition. En caractre normaux : les oublis.
Le lundi, frye de Penthecouste XXV, je ne boug de cans..
Franoys Damours et Jehan Loys y furent quand et eulx qui avoient disn cans. Ilz en revindrent heure de soupper et avecquez eulx ung compagnon de la guarnison de Cherebourg nomm Paris qui soupprent et couchrent cans. Asses tost appres qu'ilz furent venus de la Boussaye vindrent troys compagnons de Fermanville qui estoyent yvres dont l'un nomm Collin Foss se plaignit que Cantepye l'avoit oultrag. Je luy pens un coup d'espe qu'il avoit sur la teste.
Ledit jour, apprs que j'eus pens ledit Foss, je m'enquis Thinot Voysin de Saulsemesnil et plusieurs de ceste paroisse qui estoyent prsentz lors du descort qui avoit comenc la querelle et trouv que ce avoit est ledit Foss pour une loure qu'il avoit oste par force au petit Greslin de Digoville qu'il Foss voulloyt retenir d'audace.
Le mardi XXVI, je ne boug de cans. Apprs disner je fus Saulsemesnil voyr mes fieffes prs l'Hostel Mouchel o se trouvrent deux hommes de Monstebourg qui cherchoyent une vache qu'on avoit desrobe quand et celle que je vendy hier ung nomm de Surtainville qu'on avoit amene cans de Saint-Martin des Bissons. Dudit lieu de Saulsemesnil m'en all la Crevire, Cantepye, La Joye et les deux hommes de Monstebourg quand et moy qui s'en allrent Bris et Saint-Martin chercher leur vache et nous en allasmes par la Croyx au Prestre et par les Merdereaulx chercher les compagnons de ceste ville qui estoyent la forest courir du haras. Je ne les trouv ny eulx ledit haras. Je m'en revins soupper cans. J'y trouv Thomas Quatorze le jeune et missire Michel Henry de Sainte-Croix qui y soupprent et couchrent et Guillaume Fritot de la garnison de Cherebourg.
Le mercredi des quatre temps XXVI, je ne boug de cans. Apprs disner je all la Haye de Digoville, Symonnet, Thomas Drouet, Nol, La Joye et son frre et plusieurs aultres. Je trouv plusieurs bestes laine pasturantes sur mes fieffes que je fys assembler en ung planistre. Puys les rendy ceulx qui elles estoyent comme la femme Quentin le Court, la veufve Jehan Noyon, la bergre au curay de Gonneville et aultres. Puys nous en vinsmes par les closages Auvray o nous trouvasmes Gilles et ses serviteurs qui faisoyent des fourneaulx de terre qui s'en vinst soupper avecquez nous et ledit Drouet. Passant prs la maison dudit Auvray trouvasmes ung jeune rossignol que son pre appasteloyt. Nous faillismes par plusieurs foys le prendre. Ds le matin Thomas Quatorze le jeune, missire Michel Henry et Cantepye allrent Vallongnes. Ledit Quatorze s'en alloyt Paris. Pour deux mains de pappier et une libvre de chandelle que Cantepie apporta : IIIs. VIIId.
Ledit jour, j'envoy Philippin Hamel par sa fille IIIs. sur la premire tasche qu'il me fera. Il estoyt malade gesant en son lict. Je le fus voyer en allant la Haye de Digoville, Thomas Drouet avecques moy.
Le jeudi XXVIII, je ne boug de cans. Maistre Jehan Potet, missire Jehan Auvray et le cappitaine du Teil se y trouvrent disner. Ledit cappitaine recueilloyt la dixme des laines pour ce que son frre est fermier du bnfice de ceste parroisse. Je luy baill XVIIIs.
Pour ce que j'avoye de dixme de laine. XVIIIs.
Ledit jour apprs disner je m'en all Saulsemesnil pour fre mesurer ma terre prs la maison Mouchel, ledit Potet, Cantepye, Symonnet, La Joye et Thinot Voysin quant et moy. Ledit Potet fist la mesure, prsentz Deny Gosselin, ledit Voysin et ses troys frres, Roger Mouchel et plusieurs aultres des habitans de l'environ. Ce faict nous allasmes repaistre chez Thomas Mouchel. Puys nous en vinsmes. Il estoyt viron cinq heures. Ledit Potet souppa cans. Puys s'en alla coucher Tourlaville. Je fys semer du sarrazin au clos au Choysi et hier aux Croultes. Au matin Jehan Liot allant Vallongnes passa par cans et me conta comme son fils Clment s'en estoyt all Parys. Je convy ledit Liot et Gilles Auvray qui estoyt quand et luy jusques la Grand Mare.
Le vendredi XXIX, apprs desjeuner je m'en all Gouberville, Cantepye avecques moy. Nous y arrivasmes mydi. Joret n'y estoyt poinct. Il estoyt Gatteville faire frer une roe. Je l'envoy qurir. Pendant lequel temps je me dormy. Puys regardasmes quelles bestes il maineroyt demain la fre de la Pernelle. Je party troys heures, le vicayre et Joret me convirent jusques prs la chasse du Mor. Nous parlasmes Michel Le Fevbre et son frre qui estoupoient un clos qu'ils ont fait neuf. Avant que desjeuner cans au matin j'avoye achapt quatre maquereaulx qui coustrent XXd.
Ledit jour,
(je me trouv que je n'avoye pour tout or et argent monnoy fors ung traizain, deulz soldz, deulz liars et ung double).
Ledit jour apprs soupper, Cantepye, Symonnet, Gilles Auvray, Nol, La Joye, Arnould furent la chasse aulx livres pour la relevaille de Mademoiselle de Couriac qui est dymanche. Ilz ne prindrent rien et toute ceste sepmaine ne cessairent d'y aller au soyer et n'ont prins que ung levrault. Gilles Auvray souppa cans. Apprs soupper je fus chez Drouet voyer les maons.
Le sabmedi pnultime, jour de la fre de la Pernelle, je ne boug de cans. Cantepye, Hubert et Girot Maillart furent la fre. Pour une poultre (brune) esenne que maistre Michel Le Pelletier achapta : IX L. XVIs. Et pour deux gniches noyres de deux ans XI L. XX L. XVIs.
Ledit jour, pour une payre de souliers pour Maillard...
Marcel ROUPSARD
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ERREURS ET LACUNES DU JOURNAL DE GOUBERVILLE
La version publiée du Journal de Gilles de Gouberville (édition des Antiquaires de Normandie en 1894-95 et son reprint aux Editions des champs en 1993-94) est issue de tout un processus de transcriptions manuscrites puis de compositions typographiques dont le résultat n’est pas sans défauts : erreurs de lecture, omissions et lacunes.
La correction de ces anomalies est aujourd’hui, dans la mesure du possible, un préalable à toute étude approfondie du document goubervillien.
Les trois registres du manuscrit original sont maintenant inaccessibles, peut-être même perdus, et il n’en a pas été fait de copie photographique complète ; une douzaine de pages seulement sur 2 550 environ, soit 0,5%, ont été reproduites.
Il n’existe actuellement que deux documents permettant de contrôler le texte publié :
- la transcription manuscrite de l’abbé Tollemer, conservée aux Archives de la Manche,
- les corrections que Paul Le Cacheux a effectuées juste avant la seconde guerre mondiale en se servant des deux registres mis à sa disposition : ceux qui couvrent les années 1553 à 1563 (tomes II et III de l’Edition des champs), découverts et utilisés par Tollemer.
Le premier de ces documents permet d’apprécier l’opération de transcription et d’attribuer la responsabilité des erreurs soit à Tollemer, soit au typographe. Quant au second, il fournit la totalité des erreurs et lacunes découvertes par Le Cacheux dans les années considérées, avec leur correction.
Pour le registre utilisé par Auguste de Blangy, correspondant aux années 1549 à 1553 (tome I de l’Edition des champs), il n’existe malheureusement aucun moyen de contrôle alors qu’il y a tout lieu de penser que de nombreuses erreurs et oublis ont aussi été commis lors de sa transcription puis de la composition typographique.
Les corrections faites par Paul Le Cacheux (qui sont disponibles aux Archives de la Manche) fournissent un précieux complément aux lecteurs du Journal pour la partie de 1553 à 1563.
Leur nombre total s’élève 2 400 environ, soit une moyenne proche de trois par page imprimée ; pour les deux tiers, la responsabilité des erreurs incombe à Tollemer et pour un tiers au typographe. Une ventilation entre toutes ces corrections permet d’en faire la répartition suivante : 37% d’erreurs ou de mauvaises lectures sur des mots ou des noms communs, 22% d’erreurs sur des noms propres, 10% d’erreurs sur des chiffres (comptes), 31% de lacunes de mots, de groupes de mots, voire de phrases entières.
Dans la grande majorité des cas, les corrections concernent des fautes mineures ne modifiant pas sensiblement le sens du texte ; elles ne sont alors utiles que dans le cadre d’études très détaillées. Cependant, les erreurs et les lacunes, même sur un seul mot, peuvent parfois mener à de mauvaises interprétations ou à des contresens sur des personnages ou des événements. Lorsqu’il est écrit, le 19 juillet 1559 : « pour ce que lesd. faulcheurs n’eussent pu achever se jourd’huy sans cydre, je fys venir deux faulcheurs de Cherebourg,…», il ne faut pas en déduire que le travail du jour dépend étroitement de la quantité de boisson fournie au personnel puisqu’en réalité il faut remplacer « cydre » par « ayde » ; il apparaît donc que ce jour là, Gouberville manquait de bras pour achever le fauchage des prés de Tourlaville.
Enfin, les corrections de Paul Le Cacheux permettent la récupération de lacunes importantes, correspondant le plus souvent à des paragraphes de deux ou trois lignes, « sautés » par Tollemer ou par le typographe.
Dans sept cas, ces paragraphes représentent un jour entier dont l’oubli s’explique par l’inattention du transcripteur alors que plusieurs journées, de texte court, se succèdent en commençant par la formule « je ne bougé de céans ».
La lacune la plus longue et la plus gênante est due au « saut » par le typographe de deux pages du texte de Tollemer ; elle couvre la fin du 25 mai, les 26, 27, 28 et 29 mai et le début du 30 mai 1556. Ont ainsi été « oubliés » : la fête à la Boussaye le lundi de Pentecôte, un vol de vache, des dégâts par les moutons aux fieffes de la Haye de Digosville, un arpentage de terres à Sauxemesnil, un déplacement à Gouberville et, en partie, la foire de la Pernelle. Curieusement, l’une des rares photographies prises sur le manuscrit original concerne la fin de cette lacune (29-30 mai).
Les précieuses corrections de Paul Le Cacheux ont bien sûr sauvé l’essentiel, pour la majeure partie du Journal, mais elles ne peuvent empêcher les regrets pour l’inaccessibilité du texte rédigé de la main du sieur de Gouberville.
Marcel ROUPSARD
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LE MOMMON [MOMON] DANS LE JOURNAL DE GILLES DE GOUBERVILLE
Dans le Journal, Gilles rapporte plusieurs reprises, une pratique qui nous parat aujourd'hui curieuse : porter un mommon (aujourd'hui orthographi momon).
Etymologiquement le mot momon vient de l'ancien franais momer, mommer : se masquer, faire des mascarades, sens attest au XIIIe sicle. Ce mot est probablement d'origine onomatopique, en raison des sons sourds et dforms que faisaient entendre les personnages masqus (ATILF/CNRS). Il en existe plusieurs dfinitions.
Dans le Trsor de la Langue Franaise (ATILF/CNRS) : le momon est, pendant les ftes du carnaval, [une] mascarade, [une] momerie excute par des danseurs masqus. Par mtonymie : bateleur, danseur masqu. [Autre sens] : jeu de ds, argent jou aux ds, sans parler, par des porteurs de masques. .
Eugne de Robillard de Beaurepaire, dans son article : Etude sur la vie rurale en Normandie au XVIme sicle (Introduction l'dition du Journal, M.S.A.N., 1892), il dfinit le momon comme un objet dont la vritable nature est dissimule sous des linges et qui tait port solennellement dans diverses maisons o il s'agissait de le deviner. C'est le matre du logis qui tait tenu gnralement de trouver le mot de l'nigme ou de donner un gage ou une somme d'argent. Bien entendu il devinait fort rarement et payait presque toujours. Le momon se portait dans diverses circonstances et aussi, presque toujours, le mardi-gras. Il servait invariablement de prtexte de copieuses libations. .
Quant Sir James George Frazer, dans son ouvrage the Golden Bough (le Rameau d'or)*, il pense que le mumming (porter un momon) trouve son origine dans le culte des arbres des peuples qui habitaient jadis les grandes rgions forestires de l'Europe. Cette pratique impliquait gnralement un groupe de participants portant des masques (quelquefois en paille) et des vtements orns de rubans ou de haillons ; ils se rendaient dans le voisinage en une sorte de procession, en chantant des chansons et en transportant des branches de verdure.
* The Golden Bough (1890) de J. Frazer est une ouvre unique en anthropologie dans laquelle l'auteur essaie de donner une description exhaustive de la magie, des religions, des cultes et des folklores.
A noter qu'en Angleterre les mummers taient des troupes d'acteurs itinrantes qui jouaient des Miracles et Pques, la Passion du Christ.
Voici les cinq occurrences de l'expression porter un mommon dans le Journal. :
- Les raisons de celui du 9 dcembre 1551 ne sont pas trs claires : Cantepie et ses amis vont le porter chez quelqu'un qui vient de gagner une rvrence (choisi pour l'attribution du bnfice ?) :
Apprs soupper Cantepye, Dabillon et le jeune Essartz allrent chez Nol le Bourg porter ung mommon Quetot qui avoyt se jourd'huy gaigne la rvrence du bnfice de Montagu contre Frican.
- 4 dcembre 1553 : le mommon est port par une joyeuse compagnie. Cantepie et Symonnet reviennent d'un mariage et vont le porter chez quelqu'un qui revient d'un autre mariage :
Viron IX heures, je retourn disner chez Frret avec la compagne d'hier. Apprs avoir disn et dans, je donn V s. au cuysinier qui avoyt accoustr le banquet. Il estoyt pres de quattre heures quand nous partismes, Cantepye et Symonnet estoyent avecques moy. Appres soupper, ilz furent porter ung mommon chez Auvr au cappitaine du Teil et aultres, qui estoyent revenus de nopces de Pasquette Auvr chez Roumy, a Sct-Martin-le-Pauvre.
- Le mommon du 25 janvier 1553 est conscutif une fte de relevailles. Tous les participants sont ivres :
Apprs soupper Cantepye, Symonnet, Jehan Douart (.) allrent [aux relevailles de la femme de Thomas Drouet] porter un mommon et y furent jusques mynuyct. Maistre Franois s'y coiffa si bien qu'il estoyt tout de fange quand ils revindrent. Franois Drouet et Jehan Douart le couchrent en son lict. Gaultier Birette y avoyt soupp, qui en revinst bon compagnon. Jehan Groult, filz Richard, y demeura por ce qu'il avoyt tant beu, qu'il ne pouvoyt ny parler, ni cheminer.
- Le jour de mardi gras 1553 va tre trs charg puisque la releve (l'aprs-midi), six compres, dont Cantepie vont porter ung mommon
(.) chez Les Essartz Sct-Gabriel, chez Cabart Digoville et au manoir dudit lieu o les Bons Hommes [ ?] sont fermiers ; il estoyt quasy mynuyct quand ilz en revindrent. (6 fvrier 1553 )
- Quant celui du 18 fvrier 1560 , jour de mardi gras, il est le seul pour lequel Gilles mentionne un enjeu :
Le mardi gras (...). Apprs que fusmes l arrivs [ Sorteval], y vindrent le Sr de Couvert et sa femme, mademoyselle de Lamberville et sa seur et plusieurs aultres personnes que je congnoys, (.), tous lesquelz dessusd. apportrent un mousmon qu'ilz gagnrent contre mon frre.
La pratique du momon semble avoir perdur puisque Molire, dans Le Bourgeois gentilhomme, fait dire madame Jourdain : ah! Mon Dieu! Misricorde! Qu'est-ce donc que cela ? Quelle figure ! Est-ce un mommon que vous allez porter, et est-il temps d'aller en masque ? (V,1).
Jacqueline Vastel
Avec l'aide de Jocelyne Leparmentier, Maria Hennequin et Alexandra Sinclair
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GILLES DE GOUBERVILLE ET LES CHIENS
La chasse est une activité importante dans la vie des gentilshommes campagnards du Nord Cotentin au xvi e siècle, d'autant que la région est encore extrêmement boisée. C'est, dans un sens, une façon de jouer, voire de s'entraîner à la guerre mais c'est aussi un apport alimentaire apprécié, surtout au moment des fêtes et des noces.
Le chien est le compagnon indispensable : chien courant, lévrier, dogue, mâtin, . Ils sont élevés en nombre dans chaque manoir. Ils sont l'objet de soins attentifs, partie précieuse du patrimoine.
Gilles de Gouberville, bien que curieusement lui-même, peu ou pas chasseur, en parle presque avec affection. Ils sont souvent prêtés d'un hobereau à l'autre, certains étant considérés comme des champions :
- « Le sieur de Couriac, cappitaine de Cherbourg, me priet que je luy envoyasses mes chiens » (23 août 1553)
- « ... arriva Françoys Damours, au nom de Monsr Poton, qui me pryoyest que demain soleil levant j'envoyasse une laisse [une meute] de lévriers et ma chienne Mitaine à St Mor [commune de Tourlaville], pour ce qu'il vouloyt voyer courir une levrette que Mademoiselle de St Paul* luy avoyt envoyée » (1 er mai 1551)
*Marie de Bourbon, future duchesse d'Estouteville et comtesse de Saint Paul qui, alors, habitait aux « galleries » de Bricquebec.
Le chien est tellement précieux que Gilles, lorsqu'on lui dérobe un chien, n'hésite pas à faire afficher un monitoire* contre le ou les voleurs.
* monitoire : lettre qui s'obtient d'un juge d'Eglise et qu'on publie au prône des paroisses pour obliger les fidèles de venir déposer ce qu'ils savent des faits qui y sont contenus, sous peine d'excommunication (Furetière)
Notons au passage de nombreux apports de chiens qui viennent d'Angleterre :
« Robert Bordes, père de mon Angloys, arriva et avoyt deux grand chiens courans rouges qu'il avoyt amenés d'Angleterre » (4 septembre 1553)
De même, des envois de chiens extra-muros :
« Je donné deux de mes chiens aud. sr Pierres Dosses, qui estoyt party à ce matin de céans, lesquelz il envoyé par la mer à Bordeaux au cappitaine Lane, son cousin » (20 septembre 1553)
Cependant, la grande obsession est déjà la rage. Le syndrome est bien connu et tout le monde est conscient de l'issue fatale. Les chiens sont souvent blessés :
- « [Ils] trouvèrent deux loupz qui blécèrent Coliche et deux aultres chiens » (18 novembre 1554)
- « Le dit cerf sortit ès parcs Fouchart et creva un oil à ma levrette escarlatte » (29 janvier 1559 : « 1560 »)
- « [Ils] ramenèrent Sondart à qui les boyaulx trainoyent de la blessure d'un senglier que des chiens couroyent » (5 janvier 1555 : « 1554 »)
Le traitement préconisé pour les chiens - tout au moins dans le Journal de Gouberville - est essentiellement à base de bains de mer, évidemment facile à mettre en ouvre dans le Nord Cotentin, entouré par la mer sur trois côtes. Rappelons à ce propos que, contrairement à l'homme, le chien enragé ne fuit pas l'eau.
Chez l'homme, on ne peut parler que de traitement préventif. Une bonne démonstration est fournie par Gilles de Gouberville lui-même, mordu à la jambe par la chienne de Jean Paris le 6 novembre 1556. La plaie est excisée le samedi 8 par le chirurgien barbier de Montebourg. Le dimanche 15, la jambe est toujours très douloureuse ; on applique des onguents. Le mardi 17, Gilles décide d'aller à l'église de Bretteville (en Saire). Il y va avec le curé de Tourlaville. Ce dernier dit une messe - en présence de Gilles - devant la statue de saint Hubert, saint guérisseur de la rage par excellence. A noter en outre que les Bricqueville, sieurs de Bretteville, se disaient de la parenté de saint Hubert ( ! ) et prétendaient, à ce titre, posséder le don de guérir la rage.
Gilles de Gouberville échappera à la rage mais sa jambe restera douloureuse pendant longtemps.
Claude BONNET
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La collection Gilles de Gouberville
des archives dÉpartementales de la Manche
Ce fonds, qui forme la sous-série-19 J des archives départementales de la Manche, regroupe les documents originaux relatifs à Gilles de Gouberville et à son entourage ayant fait l'objet d'un don ou d'un achat en vente publique ainsi que la documentation réunie par le service.
Gilles Picot, seigneur de Gouberville et du Mesnil-au-Val, fait partie des personnages les plus célèbres du département. Sa vie embrasse le règne de cinq rois de la dynastie des Valois. Mais ce n'est pas à son implication dans les grandes affaires du royaume qu'il doit sa célébrité posthume. L'intérêt de ses notes journalières réside dans la description méticuleuse de sa vie quotidienne. Son Journal permet ainsi d'étudier différents aspects de la société d'Ancien Régime comme les travaux des champs, les sociabilités villageoises ou les mentalités rurales dans le Cotentin du XVI e siècle.
Depuis sa publication à la fin du XIX e siècle, le Journal de Gilles de Gouberville n'a cessé de faire l'objet d'études de la part des historiens, qui considèrent cette ouvre comme le plus complet des « livres de raison ».
Les documents de la collection des archives départementales de la Manche constituent un complément indispensable au Journal pour tous les chercheurs et amateurs de Gilles de Gouberville. Bien des éléments de sa vie resteraient méconnus et inaccessibles sans ces documents : sans les papiers privés ; il serait par exemple difficile d'identifier les liens qui unissent Gilles de Gouberville aux autres membres de sa famille (1). Des documents comme les testaments ou les lettres échangées avec les membres de sa famille permettent de mieux saisir la personnalité de ce gentilhomme normand qui ne se dévoile que très peu dans ses notes journalières. Autre exemple : les lettres envoyées à Guyon Le Long, chargé de la gestion d'une partie de ses héritages à Russy, fournissent des informations importantes sur la manière dont Gilles gérait son domaine et sur ses relations avec ses serviteurs.
Tous les documents originaux, à l'exception des deux copies manuscrites du Journal de Gilles de Gouberville (celle de l'abbé Tollemer, donné aux archives départementales par François de Beaurepaire et celle de Léopold Delisle), ont été acquis lors de la vente publique de Cherbourg du 6 octobre 2003 (2). Une partie d'entre eux correspond aux documents trouvés dans le chartrier de Saint-Pierre-Eglise et utilisés par le comte de Blangy (3) à la fin du XIX e siècle, pour la rédaction de ses études sur Gilles de Gouberville ; leur trace avait été perdue par la suite (4). Ils couvrent la période 1545-1579. L'autre partie est formée de différents manuscrits et notes du comte de Blangy.
La collection des archives départementales se divise en deux parties :
- les documents originaux, au sein desquels on distingue les archives produites par la famille Picot de Gouberville au XVI e siècle, des copies manuscrites du Journal et des études du XIX e siècle ;
- la documentation relative à Gilles de Gouberville et à son Journal , à laquelle on a joint la correspondance et les notes de M. Nédélec, ancien directeur des archives départementales de la Manche, ayant trait au Journal .
Cette collection est amenée à s'enrichir dans les années à venir.
Ségolène Garçon
Dans Répertoire méthodique de la collection Gilles de Gouberville .- Saint-Lô : archives départementales de la Manche , 2004.
Archives départementales de la Manche
103 rue Maréchal Juin - BP 540 - 50010 Saint-Lô cedex
Tél : 02 33 75 10 10 - Fax : 02 33 74 10 11 - Courriel : archives@cg50.fr
------------------
(1) Yves NEDELEC, « Notule bibliographique su Gilles de Gouberville et son « Journal » (1549-1563) dans Le Journal de Gilles de Gouberville .- Bricqueboscq : les Editions des Champs, 1994. -t.IV, p.328
(2) Les documents mis en vente proviendraient des descendants de la famille Toustain-Richebourg à laquelle était passée une partie du chartrier de la famille de Blangy.
(3) Comte Auguste de Blangy (1833-1918), chef d'escadron de cavalerie, officier de la Légion d'Honneur, maire de Juvigny. Il fut en 1895, après Eugène Robillard de Beaurepaire (1894), l'un des éditeurs du Journal au XIX e siècle.
(4) Yves NEDELEC, Notule bibliographique (.) op. cit ., p.415-450.
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Une dot au temps de Gilles de Gouberville
Selon la Coutume, texte qui régit les rapports entre particuliers dans la Normandie d’avant la Révolution, les parents ne sont jamais tenus de doter leurs filles, ce que résume les adages “un mari et rien de plus” ou “ne dote qui ne veut”.
Les Normands réprouvant toutefois la mésalliance, les pères sont tenus de trouver à leurs filles un mari “idoine,” c’est-à-dire de même rang et de semblable fortune. Si les parents sont décédés, les jeunes filles non encore mariées tombent sous la tutelle de leurs frères aînés. Il s’agit d’un héritage combinant les traditions du mundium germanique qui impose que les filles, incapables de se défendre l’épée à la main, soient sous la tutelle du chef de famille, et de la notion romaine d’imbecillitas sexus qui voit dans la femme un être fragile, capable de se nuire si elle n’est pas convenablement protégée pour tous les actes de la vie juridique. Comme on ne peut attendre des frères autant de bienveillance vis-à-vis de leurs sœurs que leurs parents, s’ils se doivent toujours de les marier convenablement, ils ont aussi le devoir de leur fournir un mariage avenant, c’est-à-dire une dot convenable. Doter sa sœur est donc une obligation légale pour tout fils aîné devenu chef de la famille.
C’est justement la situation de Gilles de Gouberville qui, après le décès de ses parents, se doit de pourvoir aux destinées de ses sœurs encore célibataires. Il peut s’agir, bien sûr, de ses sœurs légitimes, comme Renée ou Tassine, mais également de ses sœurs naturelles, comme c’est le cas par exemple pour Guillemette, la fille naturelle de son père Guillaume. En effet, en vertu de l’adage “qui fait l’enfant doit le nourrir”, les parents ont des charges à l’égard de leurs enfants bâtards, et ces charges pèsent à leur mort sur leurs enfants légitimes, qui recueillent leur succession avec des droits et des devoirs.
Le Journal fait ainsi plusieurs fois allusion aux dots assurées par Gilles à ses sœurs : celle de Renée, sa sœur légitime, celle surtout de Guillemette, sa sœur naturelle, mais aussi celle de Tassine.
Renée étant déjà mariée avec Monsieur de Saint-Naser lorsque commence le Journal, la question de sa dot est simplement mentionnée lorsque Gilles régularise un compte. Ainsi, le vendredi 14 août 1551, envoie-t-il Symonnet à Valognes
“porter XXX libvres tournois à Gratian Alexandre que je luy debvoys encore de l’an 1543 pour des draps de soye du mariage de ma seur de Sainct Naser.”
On constatera que Gouberville n’est pas toujours pressé de régler ses dettes !
Il s’agit ici, on vient de le lire, de draps de soie. La dot peut en effet être constituée par des donations de meubles (argent, vêtements, mobilier, bijoux, “lit garni”, bétail...) ou d’immeubles (terres, maisons, rentes...).
Le mariage avenant concédé à Guillemette est une parfaite illustration de cette diversité et témoigne de la volonté de Gilles de bien établir sa sœur bâtarde. Il est vrai que cela lui est d’autant plus aisé par le fait qu’il n’hésite pas à faire appel aux contributions d’autres membres de la famille. Le vendredi 25 octobre 1555, il note ainsi :
“Led. jour au soyer, Lajoye revinst de Russy, ou il estoyt allé lundi dernier et apporta XXII libvres X solz que mon oncle luy bailla et XVIII libvres que ma soeur luy bailla pour ayder à marier Guillemette.”
C’est seulement quand il sera assuré de ces dispositions financières que le mariage sera officialisé, et quatre mois plus tard, le mercredi 10 février 1556, Gilles écrit :
“Led. jour au soyer, Cantepye fiancea Guillemette, fille naturelle de feu mon père.”
Notons qu’en choisissant son fidèle compagnon, Gilles ne faillit pas à ses devoirs, puisque le parti est on ne peut plus convenable et que Cantepie est bien un “mari “idoine”. Une fois les fiançailles faites, Gilles doit faire face à de nombreuses dépenses pour constituer le trousseau qui fera partie de la dot de sa demi-soeur. Le 22, il nous apprend que :
“Led jour, Cantepye fut à Vallongnes et revinst apprès mydi, Thomas Troude quand et luy, qui apporta du tenné canelé, dont j’achatté un aulnes et demye pour faire une robe à Guillemette, qui coustèrent XI lib. ts. XII S., que je ne payé poinct, pour ce que je vouloys parler à son père.”
Effectivement, quelques jours après, mercredi 24 :
“Estienne Troude, de Vallongnes, y vinst. J’achatté de luy une demye pièce de camelot noyr pour Guillemette.”
Gilles lui règle alors ce qu’il lui doit et ce qu’il devait à son fils. Le même jour
“Au soyer, arriva Pierres Benesc, de Vallongnes... qui apporta du veloux dont j’achatté une aulne et une mesurette pour fère ung chapperon et ung collet à Guillemette.”
De mauvaises langues penseront peut-être que si Gilles fut “tout le jour fort malade (...) et ne souppé point”, ce n’était pas seulement “d’un reusme” mais en raison de ces dépenses inconsidérées mais ce serait oublier l’affection sincère qui le liait à sa demi-sœur. Lundi 5 juillet 1557, on apprend encore que
“Tout le jour Nicollas Symon, tailleur, et deux serviteurs vindrent pour fère les accoustrements de Guillemette.”
Mais la dot de Guillemette consiste sans doute aussi en du bétail. Le mardi 16 février 1556, Gilles note :
“J’envoyé Yves Berger et Jehan Varin à Triauville mener deux vaches et deux aumaulx du mariage de Cantepye.”
Qu’ils soient destinés à être intégrés au troupeau que possède Cantepie, ou qu’il s’agisse d’animaux de boucherie qui feront les frais de la fête, il s’agit en tout cas plus de dot que de cadeau de noce.
Enfin, à coté du trousseau et du bétail, Gilles semble doter sa soeur en immeuble lorsqu’il mentionne, le 19 avril 1558
“Cantepie fut à Barfieu pour fère grossoyer (faire la « grosse » : copie exécutoire d’un acte authentique) la fieffe que Nicolas Leblond m’avoyt faicte à jour passé, que j’avoys laissée aud. Cantepye, en faisant le mariage de luy et sa femme.”
Quant à Tassine, soeur légitime comme Renée, si Gilles évoque sa dot, c’est pour la menacer de l’en priver. La coutume permet en effet au chef de famille, responsable de l’honneur du nom, de priver de son “mariage avenant” la soeur qui désobéit aux ordres de son frère. Or on sait que Gilles réprouve l’inconduite de Tassine, qui vit en concubinage notoire avec François Thezard, seigneur des Essarts. En avril 1562, lors d’une conversation violente, il menace sa sœur de ne pas la doter si elle refuse de quitter le domicile de l’homme avec qui elle vit et de s’en revenir au Mesnil-au-Val :
“et luy dys que, pour son refus d’accepter mon offre, que je me deffendroys de toutes ses demandes”.
On voit, autour de ce point très particulier, combien l’idée que nous nous faisons souvent des moeurs - et du droit - anciens peut être erronée. La coutume normande assure la protection des filles contre des frères, soupçonnés d’être moins bienveillants que les parents, la protection des bâtards et le respect de la dignité de la famille. Suivre la question de la dot dans le Journal permet ainsi de mieux comprendre une époque où la protection du groupe social va de pair avec celle des individus.
Sophie Poirey
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Gilles et la Réforme

On sait que Gilles de Gouberville ne tenait pas un
Journal, au sens moderne du terme mais un "livre de raison", ses
Mises et receptes . Qu'il ne s'en soit pas seulement tenu à ses comptes constitue la plus heureuse des infidélités puisque nous avons ainsi un document unique sur la vie et les activités d'un gentilhomme campagnard du xvi e siècle. Mais nous devons nous résigner à son extrême discrétion touchant ses états d'âme. Par surcroît d'infortune, on a perdu ce qu'il a pu écrire après 1562, pendant les seize années qui lui restaient à vivre.
C'est le 27 avril 1562 qu'il parle pour la première fois de "huguenots", terme forgé à Genève vers 1550 [probablement de l'allemand eidgenossen (confédérés), mais certains en discutent]. Il entend dire que, réunis dans les bois, ces tenants de la nouvelle religion menacent l'abbaye de Cherbourg " sot bruit ! " pense-t-il. C'est peu de temps après le massacre de Wassy qui, le 1 er mars avait donné le signal de la guerre civile.
Les premiers réformateurs dénonçaient les abus commis dans le monde ecclésiastique. Il ne semble guère que ce fut pour des raisons morales que Gilles se soit intéressé à leur profession de foi. N'avoue-t-il pas avec une candeur désarmante, qu'il s'assura les bénéfices des cures de Gouberville et de Menesqueville, dont son oncle Jehan, sieur et curé de Russy, était titulaire, grâce à un prête-nom et un faux en écriture (cf 1 er et 8 octobre 1560). Il est cependant certain qu'il eut plus que de la curiosité à l'égard des nouvelles doctrines, sinon pour les écrits qu'il n'a jamais cités, du moins pour les paroles prononcées en chaire. Ainsi le 17 mai 1562, il assista à Bayeux au "sermon du sr de Villez, ministre, qui se fist au temple de Sct-Malo ", à un autre prêche, le soir même, à Etrehan, le lendemain à un troisième du "sr Desmolins", cette fois à Carentan. Or le 17, c'était la Pentecôte, fête d'obligation pour les catholiques, point question de messe dans les Mises et receptes de Gilles !
Il avait vu le 15 mai " les ruines et fragmens (.) des ymages et autels " de la Cathédrale que l'on avait saccagée sous prétexte de combattre l'idolâtrie. Aucun commentaire de sa part !
Le 8 juin, le Journal nous apprend que la veille, six réformés, pour la plupart, des notables bien connus de Gilles furent massacrés et leurs cadavres, outragés par la populace de Valognes. La violence se déchaîne: le 18 juin, ce sont des furieux de l'autre bord qui mirent à mal l'église paroissiale, toujours à Valognes, ainsi le couvent des Cordeliers où un religieux fut tué pour avoir voulu sauver les " saintes espèces ". Curieusement, Gilles n'en dit mot. Il fait en général silence sur les controverses religieuses. Une exception cependant ! A un habitant de Bayeux qui, provocation ou plaisanterie, proposait que l'on fît " un Dieu tout nouveau qui ne serait ne papiste ne huguenot", il répondit solennellement, en un latin a peu près correct : " Unus est Deus ab eterno et ertenus", ce qui n'est guère compromettant ; catholiques et réformés étant bien d'accord sur la foi en un Dieu éternel, révélé à Abraham ! (4 août 1562).
Le 31 octobre, procédant à l'adjudication des glands et des faines du domaine royal à Valognes, Gilles fut violemment querellé par un certain Lejuez qui l'accusa, contre toute évidence, d'avoir pris part " au ravagement et saccagement des maisons et église de cette ville ". On ne voit pas qu'il ait obtenu réparation de ces injures. Mal vu de Matignon, le gouverneur de Cherbourg, Gilles a quelque temps "senti le fagot".
Il avait dû, comme les autres gentilshommes de Normandie, sur mandement impératif du Lieutenant Général Matignon, confirmer son obéissance au roi et à l'Eglise établie. Le premier point allait de soi, il avait toujours eu le plus grand respect pour le roi " notre Sire " ; pour le second il se fit tirer l'oreille et ne " protesta " à Valognes, près du lieutenant Bastard, son attachement à la " Scte Eglise, romaine, catholique et apostolique " que l'après-midi de ce 1 er octobre, et parmi les derniers à le faire. Il ne dira rien de son débat intérieur, mais il s'en remit, sans aucun doute, au parti de la Prudence, vertu cardinale. " Dieu n'aidera pas à la division / Car il est Dieu de paix et d'union " écrira l'année suivante le jeune Vauquelin de la Fresnaye qui suivit toujours le parti du roi légitime, fût-il Henri de Navarre.
Guy Nondier
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Le colombier du Mesnil-au-Val
La seigneurie du Mesnil est un « fief a manoir, chapelle et volière a pigeons . ». (Aveu au roi du 23 mai 1519).
Qu'est ce qu'un fief ?
Le fief est une terre concédée par un seigneur à un vassal.
Le vassal n'est pas propriétaire du fief ; il peut le perdre s'il n'accomplit pas ses obligations envers le seigneur (loyauté, service militaire, conseil, aide, etc.). S'il les accomplit, il a la totale jouissance du fief.
A la mort du vassal, le fief revient théoriquement au seigneur mais très vite sa transmission devient héréditaire. Dans tous les cas le seigneur donne le fief au nouveau vassal dès que celui-ci lui a rendu hommage et aveu (liste des terres pour lesquelles il verse un droit de mutation).
Le fief est originellement indivisible et le restera en Normandie, alors que cette disposition ne va se maintenir dans d'autres provinces que pour les fiefs dits « de dignité » (duchés, comtés, baronnies). Par exception, les fiefs de haubert normands pourront être divisés lorsque la succession ne se compose que de filles, avec un maximum de huit.
Signalons que la seigneurie du Mesnil va être, à la mort de Gilles, divisée entre sa sour Renée du Moncel et sa nièce Jacqueline du Parc : « item la moitié de la chapelle et colombier estant devant la porte du manoir ».
Le droit de colombier
Il apparaît lorsque les seigneurs, manquant de revenus, vont chercher à rentabiliser au mieux ce qu'ils possèdent. Les pigeons en font partie : ils produisent des oufs, de la viande, un engrais très utile et constituent un cadeau apprécié.
A partir de la fin du xiii e siècle, le droit de colombier est réservé aux titulaires de fiefs de haubert et seigneurs hauts-justiciers qui disposent des pleins pouvoirs judiciaires sur leurs domaines.
Il est interdit à toute autre personne d'en posséder et de tuer les pigeons même s'ils pillent les récoltes. Il existe deux sortes de colombiers :
les colombiers à pied, bâtis en forme de tour. Ils sont une marque de noblesse pour le seigneur haut-justicier
les volières et autres colombiers situés au dessus d'un cellier ou d'une étable.
Le colombier de Barville
Gilles possédait un colombier - aujourd'hui disparu - à Gouberville mais c'est surtout celui du Mesnil dont il est question dans le Journal . Il est situé dans la tour* « devant la porte du manoir ».
* Construite à la fin du xv e siècle ou au début du xvi e siècle, la tour est, au rez-de-chaussée, à usage de chapelle (piscine pour les ablutions du prêtre et vestiges d'un bénitier) et à l'étage, de colombier auquel on accède par un escalier à vis ménagé dans un contrefort. Le colombier est entièrement tapissé de niches à pigeons, en partie dégradées. (A. Bonnet)
Le colombier compte environ neuf cents niches (ou boulins) soit mille huit cents pigeons. En principe, chaque niche correspond à un arpent* de terre, superficie estimée nécessaire pour fournir la nourriture d'un couple de pigeons.
* superficie de valeur fluctuante suivant les régions (de 3500 à 5000 m²). En Normandie il était au xii e siècle de 42 ares et 20 centiares soit 4220 m²
La coutume de Paris, influente ici, réserve d'ailleurs le droit d'avoir un colombier aux seigneurs possédant au moins cinquante arpents de terre, et certains commentateurs ajoutent qu'il doit s'agir de terres labourables.
Gilles envoie des pigeons en cadeau à des personnes avec lesquelles il est en affaires ou qu'il veut honorer :
« Apprès disné, sur les deux heures, Jehan Caulvain, drapier de Cherebourg, vinst céans ; je luy donné quattre pigeons. Il avoyt affère à moy touchant mes prays de Tourlaville » (26 août 1554)
« Cantepye fut de matin à Vallongnes et revinst ung peu apprès mydi. Il estoyt allé parler au greffier du bailly et à Rattault pour la monstre du ban qui est à Sct-Lo sabmedi. Je leur envoyé une douzaine de pigeons. » (29 avril 1557)
Il lui arrive même d'en acheter pour les offrir, preuve qu'il s'agit d'un cadeau « type » :
« Au matin, j'avoye faict présenter par Cantepye deux perdrix, deux ramiers et deux vitecoz [genre de bécasse] à Messieurs les enfans de Monsieur le comte de Tende, lorsqu'ilz disnoyst au chasteau. L'un des vitecoz et les ramiers coustèrent IX s. » (19 décembre 1553)
Gilles semble également apprécier la compagnie des pigeons : l'un d'eux se trouve dans sa chambre :
« La relevée, l'un de mes ramiers sortit par la fenestre de ma chambre et fut tué d'un chien. » (2 juin 1555)
La quantité de fientes recueillie doit être considérable puisqu'il faut quatre serviteurs pour curer le colombier :
« Je fys curer le colombier par Doysnard, Jehan Groult, Lajoye et Collas,n qui y furent tout le jour. » (15 mars 1556)
Gilles fait fumer ses champs avec ce précieux engrais :
« Je fys charier une chartée de fumier de pigeons à la Haulte-Vente ; mais pour ce qu'il plouvoyt, il fallut cesser. Jehan Groult la charia et Douart fut à Gouberville quérir des poys pour sumer . » (5 avril 1554).
Le droit de colombier, dont l'abolition va être réclamée dans presque tous les cahiers de doléances en 1789, sera supprimé la nuit du 4 août.
Jacqueline VASTEL
(avec l'aide de Sophie POIREY)
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GILLES ET LES MOULINS

L'importance des moulins dans la société du xvi e siècle est évidente à la lecture du
Journal de Gilles de Gouberville : trente et un moulins sont cités (cinquante et une mentions), hormis ceux du Mesnil-au-Val et de Gouberville maintes fois évoqués. A noter qu'il s'agit presque exclusivement de moulins à eau.
A plusieurs reprises, Gilles signale des moulins situés à proximité des voies de communication. Ils lui servent de repères lors de ses déplacements :
« Nous nous départismes au Moulin de Tombes » (30 mai 1555)
« Nous partismes de Sct Nazer à mydi, les Hachées nous convia jusqu'au moulin de Landemer » (1er juin 1562)
Il y fait même parfois étape :
« Sur les troys heures, je monté à cheval et m'en vins coucher au Moulin de Tombe » (1er mai 1556).
L'utilisation de l'eau par les moulins est souvent cause de conflits :
« . environ deux heures de soleil, je allé au moulin d'Argouges, Sanson et Lajoye avec moy, pour ce que le monnier retenoyt trop d'eau et refoulloyt jusques à mes prays de Fosseheude » (12 avril 1562).
Ils se trouvent à six devant
« l'huys » fermé. Après plus d'une heure d'attente, ils décident de lever
« les esseaulx (vannes)
dud. moulin », apparemment sans aucune suite.
Le 3 juin 1555 Gilles constate qu'un moulin à draps (foulon) est en construction sur la rivière Trottebec. Sa réaction ne se fait pas attendre : dès le lendemain, accompagné de sept personnes - et sans rencontrer au préalable le propriétaire Ferrant Postel de Cherbourg -, il se rend à Tourlaville
« apprès soupper » pour
« rompre l'escluse qu'on avoyt faicte dedens l'ancien cours de la rivière pour enfler l'eaue ». Là encore, l'incident sera sans lendemain.
Autre problème récurrent : l'honnêteté des meuniers. Gilles, nous le savons, est méfiant. Le 15 novembre 1554, il fait cribler du froment et le lendemain, au Mesnil-au-Val :
« je fys mouldre en ma présence deux boysseaulx de fourment (.) pour ce que je me deffiés du monnier ». Nous ignorons la suite.
Autre exemple, avec le meunier de Gouberville qu'il licencie et expulse sans préavis :
« Apprès disner je donné congé au monnier qui estoyt au moulin et luy fys vuyder ses hardes . » (22 février « 1553 » (1554)
Nouveau problème avec un meunier en octobre 1561 : celui de Gouberville envers lequel il se montre très suspicieux :
« Avant desjeuner, arrivèrent Jehan Bourdet du Teil, et Marin Catheline fermier du moulin de Gouberville, et apportèrent du blé de moulture, IIII bx [boisseaux]
comme ils disoyent. Je le fys venner (.) et il ne s'en trouva que troys bx et demy. Led. Cathelin reprinst ses venneures» : Gilles par sa courte remarque signifie son mécontentement : plus de 12% de déchets est effectivement l'indice d'une tromperie.
Nous évoquerons pour terminer, la rénovation du moulin de Gouberville qui est entreprise entre le 1er mars « 1553 » (1554) et le 24 juillet 1554. Elle va se transformer en une reconstruction émaillée d'incohérences. Gilles, apparemment n'est ni très doué ni très organisé dans ce domaine.
Le 1er mars, avec des serviteurs, il cherche
« dans les herbages de céans (.) du boys à fère l'arbre roe et rouet du moulin. ». Le lendemain il fait abattre six chênes
« por fère du merrain [bois de construction]
au moulin ». Le 4 mars il décide d'aller à Gouberville pour prendre les mesures de l'arbre du moulin de la roue et du rouet, ce qu'il fait effectivement le jour suivant. Le 6, il fait
« doler » (équarrir) le bois. Il doit constater que la quantité en est insuffisante puisqu'à plusieurs reprises il fait abattre d'autres chênes au
« pray du Clos-au-couvert » et au
« buisson Drouet » (7 mars).
Le 2 juin, il achète du mouton et du veau pour
« tenir la levée de (son)
moulin, la semaine qui vient » et le 4 juin il fait placer sur la
« fenestre du moulin » une pierre où il a
« faict ellever quatre escussons ». Le mécanisme est terminé le 6 juin. Gilles va, avec un serviteur, porter
« dedens une pouche [sac]
, des chevilles pour la roë du moulin ». Plus de vingt personnes participent à
« la levée » de la roue. Deux semaines plus tard il décide
« d'abattre le pignon de la roë du moulin » (20 juin) ce qu'il fait le lendemain avec plusieurs autres personnes, «
jusques aulx fondemens (.)». Ils le reconstruisent les jours suivants. Gilles fait chercher «
deux pierres au jardin de la Poupichesse pour mettre aux fondemens (.) », convoque «
André Sorel et Jehan Le Magnen pour ayder à massonner, lesquelz vindrent » (22 juin) . les «
huys » du moulin sont achevés le 24 juillet.
Vocabulaire technique relatif aux moulins
On trouve dans le
Journal mention de nombreux termes techniques : le «
no » (noc), canal en bois, conduit l'eau du «
bieu » (bief), vers la «
roe » (roue) en levant les «
esclotoyres » (vannes). Les pales de la roue sont fixées sur des «
cyseaux » (coyaux) eux-mêmes cloués sur la «
gante » (jante). Le «
rouet », «
chaussé de ses allençons » (garni de ses alluchons) entraîne la lanterne, munie de ses «
fuseaulx » (fuseaux). La meule repose par l'intermédiaire de la «
néelle / noelle » (anille) sur le «
fer », gros fer vertical. «
L'arqueure » (archure) de bois entoure les meules. L'existence d'un «
câble » sous entend la présence d'un système de levage de la meule courante. Le blé était apporté au moulin et la mouture était rendue à son propriétaire telle qu'elle sortait des meules. C'est lui qui se chargeait du blutage (tamisage).
Jusqu'au début du XXe siècle les moulins vont être d'une grande importance dans la vie quotidienne des campagnes et des villes puisqu'ils transforment le blé en farine et que le pain est l'aliment de base de la population. Leur rôle va décroître lorsque l'alimentation va se diversifier ; ils vont être remplacés par les minoteries aux capacités de traitement nettement supérieures.
Roland FLAHAUD
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GILLES DE GOUBERVILLE ET LES LIVRES
Au siècle de Gilles de Gouberville, la population des campagnes normandes était loin d'être illettrée : 80 % des hommes, 30 % des femmes pouvaient écrire leur nom. L'enseignement élémentaire était plus ou moins régulièrement assuré par des clercs démunis de bénéfices (sans cure ni vicariat). Certains même, dont le bagage intellectuel restait trop limité, retournaient « au labour ».
On ne sait quelle fut l'éducation première de Gilles. Entre juin 1552 et décembre 1556, il parle plusieurs fois de « nostre maistre » rencontré à Bricquebec, à Breuville, à Barfleur, vivant ensuite vraisemblablement à Gouberville :
« Dès le matin je party de Toqueville et m'en allé à Barfleu, Symonnet avecque moy ; je fus aulx Augustins à la chambre du frère Marcouf où se trouva nostre maistre Textoris » (12 nov. 1552)
« Charlot Gaillard, filz Joret de Gouberville, m'apporta ung butor que Paris de Gatteville m'envoyet et remporta des poyres pour nostre maistre Textoris qui est malade » (24 décembre 1555)
L'enseignement même initial, se faisant en latin, il avait modifié son nom Tissier ou Texier en Textoris (« du tisserand »). C'est tout ce que l'on sait des « humanités » du sieur de Gouberville.
Gilles savait du latin et c'est dans cette langue que le 4 août 1562 il exprima sa foi en un Dieu unique et éternel, au-dessus des querelles religieuses.
Outre les livres recueillis de la succession de ses parents, il hérita de douze ouvrages qui appartenaient à son frère Guillaume, mort étudiant à Paris, en1555. Son oncle Jehan, sieur et curé de Russy, lui en laissa sans doute aussi un certain nombre. Nous ne connaissons les titres ni des uns, ni des autres. L'ensemble dépasse évidemment la dizaine de volumes que lui accorde E. Leroy-Ladurie dans La Verdeur du Bocage ; rien de comparable cependant à la « librairie » de Montaigne !
Quand d'aventure le Journal parle d'une lecture, on voit que les Almanachs de Nostradamus donnaient à Gilles, d'utiles conseils pour l'agriculture :
« Je fys commencer à semer du froment à la Haulte Vente. Nostradamus disoyt en son almanac qu'il faisoyt bon labourer ce jour » (29 octobre 1558)
mais on n'y commente pas les Pronostications (ou Centuries ) également possédées au manoir :
« Après avoyr esté devant l'auditoyre viron une heure (.) et que le lieutenant Franqueterre m'eut rendu devant chez Borlande, une pronistication de Nostradamus ; et que luy heuz rendu la cédule qu'il m'en avoyt faicte, je le pryé de disner avec moy, dont il m'escondit » (10 novembre 1562)
D'autres livres cités sont plus difficiles à identifier : les « Institutes » sont évidemment un manuel de droit romain :
« Après desjeuner, Beauficet [Gratian Lambert, curé de Beauficel] s'en alla et me donna un texte d'Institute ou estoyt escripte une roe pitagorique [probablement un jeu arithmétique] » (12 novembre 1558)
les « Leçons de Pierre Messie » (Pedro Mexia, savant espagnol du début du siècle), un recueil de dialogues philosophiques et scientifiques, Silva de varia Lexicon :
« Il [Jehan Bonnet, qui lui prête un livre : voir ci dessous] me rendit les leçons de Pierres Messye que je laissé à mon hoste pour le bailler à Monsr de Hemevez » (28 novembre 1555)
Dans les deux cas, l'intitulé reste approximatif : s'agit-il de traductions ou du texte latin ?
Gilles se fit prêter le Promptuaire des médailles , ouvrage illustré que nous appellerions un livre d'art :
« Je reporté à maistre Jehan Bonnet le promptuaire des médales qu'il m'avoyt presté à jor passé » (28 novembre 1555)
Au rebours de Montaigne, Gilles appréciait les aventures de chevalerie, on sait que lors d'une soirée pluvieuse de février 1555, on fit lecture devant toute la maisonnée d'un épisode d' Amadis de Gaule , cet interminable roman ibérique au succès international :
« Tout le jour il ne cessa de plouvoyr (.) Au soyer, toute la vesprée, nous leusme en Amadis de Gaulle, comment il vainquit Dardan » (6 février 1554)
Gilles a-t-il goûté la « substantifique moelle » du Quart livre de Rabelais que devait lui prêter le curé de Cherbourg qui était, pour ainsi dire, son conseiller culturel ?
« Viron IIII heures passa par céans le curay de Cherebourg qui s'y en alloyt ; je le convié jusques au viel Bosc. Il me consta troys ou quattre hystoyres du quart livre de Rabelays et me promist me le prester à cette assise » (4 juin 1552)
Il nous dit que la même année, ce prêtre à l'esprit décidemment ouvert, lui rapporta de Paris un livre intitulé (sic) « le Prince Nicollas »
« Je m'en allé voyer le curay de Cherbourg qui estoyt nouveau venu de Paris ; il me donna ung libvre en françoys intitulé Le prince Nicollas ex. » (8 août 1553)
Il s'agit du Prince de Nicolas Machiavel, tout nouvellement traduit. On sait que le machiavélisme, terme galvaudé, est avant tout politique et que, si la fin justifie les moyens, il reste au service d'un idéal : la renaissance de l'Italie. Barbey d'Aurevilly, grand admirateur de la pensée et de la langue du Florentin, dira fort peu de choses du Prince dans ses Memoranda , préférant les Histoires florentines de lecture moins austère. Le sieur de Gouberville, tout à ses affaires privées, parfois scabreuses telle la liquidation des cures de l'oncle de Russy, n'avait nul besoin des leçons de Machiavel : comme à tout bon Normand, l'astuce paysanne lui suffisait.
On peut remarquer que si le Journal signale la moindre emplette, rien n'évoque l'achat de livres. Gilles néanmoins tenait à ceux qu'il possédait et pour le moindre prêt, réclamait un reçu (un cédule).
Entre les hobereaux du temps, il compta parmi les plus lettrés ; éclectique, parfois ambitieuse, sa « bibliothèque » restait de dimensions modestes mais n'avait rien d'indigent. Mais ce ne fut pas ce qu'on appellera plus tard un « intellectuel »,.sa sagesse reste d'ordre tout pratique. Non pas un humaniste ; mais dans la vie quotidienne, bon parent, ami fidèle, hôte libéral, maître équitable, parfois retors il est vrai, il sut néanmoins rester, en un siècle « plein de bruit et de fureur » , un bel exemple d' humanité .
Guy NONDIER
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GILLES ET LES POMMES
Gilles de Gouberville fut, ce qu’on pourrait appeler, un mordu de la pomme, ou plus élégamment, comme l’écrit le professeur Emmanuel Le Roy Ladurie, un « mono-idéique » de la pomme. Il éprouvait en effet une véritable passion pour ce fruit et sa culture, et l’écrit dans son Livre de raison, un grimoire qu’il n’a jamais destiné à la publication.
Qui dit pommes dit forcément pommiers et il est assurément un des plus actifs propagateurs de cet arbre, tant dans le Cotentin que dans le Bessin où il avait hérité de son oncle le domaine de Russy, à quelques kilomètres de Bayeux.
Tout au long de son Journal il donne mille détails sur sa façon d’élever et de multiplier ses pommiers. Entre la fin des moissons en août et l’explosion de la sève au début d’avril, nombreuses sont les notes qu’il leur a consacrées, et, à travers elles, au fil du temps, on peut sans peine recenser la grosse quarantaine de sortes de pommes qu’il cultivait et encourageait ses parents et amis à produire. Les spécialistes, pour leur information, et les amateurs, pour satisfaire leur curiosité, pourront trouver ci-après la liste alphabétique des variétés goubervilliennes.
Ce sont les pommes d’Alizon, d’Amer-Doux, de Barbarye, de Bec-de-Raillé, de Becquet, de Boscq, de Clérel, de Couet, de Coustour, de Doux-Raillé, de Dumont, de Durepel, d’ Epicey, de Feuillard, de Gentil, de Gros-Doux, de Guillot-Roger, de Haye, de Jumelle, de Long-pied, de Marin-Onfrey, de Menuel, de Moysi, d’ Orenge, d’ Ozenne, de Roussay, de Testonnet, de Thoumine-Roger ; sans omettre les Cappendu les Passe-pommes et les Rainettes, ces variétés bonnes autant pour la table que pour le cidre, auxquelles il faut encore ajouter des pommes douces sans noms précis, car « venues sans greffer ». Il ne faudrait pas non plus oublier “ les pommes de cocu”( ?), envoyées par une cousine, mais qu’il n’a jamais élevées.
Gilles ne négligeait pas pour autant les poires « pour fère du péray (du poiré) » ou pour manger telles, comme la Verd-Johannet, qu’il faisait « cueillyr avec la main dedans les arbres » ou la Verd-caillou qu’il récoltait en la laissant soigneusement tomber sur « une couverture de lict [tendue], de peur que le fruit ne se cassast ». Mais, son fruit de loin préféré était bien la pomme.
Il plantait des pommiers partout, dans tous ses jardins qu’il avait nombreux, en plein champ, ou encore « en saincture », sur le pourtour de certaines pièces de terre, mais surtout dans ses multiples pépinières.
A partir de pépins de pommes récupérés dans les marcs de cidre qu’il faisait « esmier » (émietter), « venner » (vanner), puis laver, il trouvait une source inépuisable de futurs arbustes.
Ses serviteurs plantaient ensuite les dits pépins par centaines et souvent par milliers, en semis serrés qu’une fois hersés il veillait à faire « couvrir de feugère » pour déjà les protéger. Envers ses pommiers, il avait, on peut le dire, les soins d’un père, veillant personnellement à l’arrachage et au transfert de ses “pépins” (graines) devenus jeunes pousses (qu’il appelait d’ailleurs toujours « pépins ») en des lieux où ils avaient plus de place pour croître.
Quand ces derniers avaient encore un peu grandi et étaient devenus des “surets”, il avait plaisir à participer lui-même aux travaux, assuré ici de ne pas déroger en travaillant de ses mains à cette occasion. Un jour on peut lire : « je fus bien troys heures tout seul à esmonder », un autre : « Pinchon et moy cherfouismes (cherfouir : biner entre les racines d’un arbre) tous les pommiers du jardin » ; un autre encore, pendant que Symonnet et Lajoye éliminaient les « jetons » du pied des pommiers, « j’en ostoys la mousse »… Encore plus heureux semble t-il quand il s’agissait de « enter » (greffer) ses arbres avec les greffes qu’il avait lui-même choisies, souvent chez d’autres éleveurs. Il avait conscience de faire là œuvre créatrice : pour lui, le maniement à tour de rôle de tous les outils de l’arboriculteur n’était plus geste de paysan, mais d’artiste, voire de démiurge.
Il ne relâchait ensuite jamais l’entretien et la surveillance de ses « entes » durant leur croissance, veillant à faire couvrir leur pied de fumier nourricier et essayant de les protéger avec du « sablon de mer » (sable grossier et salé des rivages dunaires) quand il les trouvait « assaillys des fourmys ».
Ses pommes, choyées de la fleur au fruit, il s’efforçait de les maintenir, toutes espèces confondues, dans le meilleur état possible. Jamais, le ramassage achevé, il ne les aurait laissées abandonnées aux intempéries, en tas sur la terre. Il en faisait soigneusement retrancher celles qui étaient gâtées, puis monter les autres pour les étaler sur le plancher de dessus son pressoir, ou en d’autres greniers bien secs du manoir. Par contre, il respectait les spécificités de chaque variété en les stockant les unes à part des autres, en les pilant au meilleur moment et en n’utilisant, autant que possible, qu’une sorte de pommes pour un même cidre. De cette façon, il obtenait ainsi divers crus à domicile.

Ses cidres, finalement tous différents, servaient alors au régal des hôtes de passage, à la tentative de guérison de certains malades, aux inévitables dons et contre-dons entre connaissances, mais surtout aux énormes besoins de la nombreuse maisonnée du maître, qui, par ailleurs, ne commercialisait guère sa production.
On doit aussi à Gilles de Gouberville la première distillation connue (1554) du cidre et la naissance de « l’eau de vie de cidre », qu’on ne pouvait encore appeler « calvados »…
Mais ceci est une autre histoire ... !
Guy Deschamps
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GILLES JOUE A LA CHOULE
Les jeux de balle existent depuis des temps immémoriaux sur presque tous les continents. On en trouve trace en Egypte, en Chine (tsu-chu), en Grèce (episkyros), à Rome (asphartum ou harpastum), chez les Esquimaux (aqsatuk), chez les Indiens d'Amérique du Nord (pasackquakkohog), dans les îles du Pacifique, chez les Mayas d'Amérique centrale dont le jeu exporté à Florence au XVIe siècle deviendra le giuco del calcio.
Le seault est pratiqué chez les Celtes de Gaule, la soule dans d'autres provinces françaises et la choule en Normandie. Le jeu va s'exporter en Angleterre et devenir le hurling over country ou hurling the goal, knappan ou foeth ball / fute balle puis football.
Gilles de Gouberville évoque à plusieurs reprises le jeu de choule fort prisé depuis longtemps. Pour exemple voici un passage du Jeu de Robin et Marion d'Adam de la Halle (XIIIe s.) :
- Robins v.160 Diex que j'ai le panche lassee (Dieu ! que j'ai des douleurs dans le ventre)
- v.161 De le chole de l'autre fois. (D'avoir joué à la choule l'autre jour.)
Principe du jeu de choule
il s'agit, soit de ramener la balle (le plus souvent une vessie de porc recouverte de cu
ir) à l'aide ou non de bâtons sur le parvis de son église, soit de la déposer chez l'adversaire, parfois à grande distance à travers champs, forêts, cours d'eau, … Il peut y avoir ou non des poteaux. La choule se joue à la limite géographique de deux paroisses qui s'affrontent. Il peut également s'agir de rencontres entre célibataires et hommes mariés, ou tout simplement de groupes d'amis. Les équipes peuvent compter de 20 à 200 joueurs. Tous les coups sont permis. La partie peut se poursuivre plusieurs jours jusqu'à épuisement des forces des adversaires.
La choule au Mesnil-au-Val
On joue à la choule en hiver, à Noël ou à l'Epiphanie. Elle se pratique avec des bâtons.
C'est un jeu violent. Un exemple : la partie du 25 décembre 1555, après les vêpres :
"Cantepie me poussé si fort de son poing en courant contre moy, sur le tétin dextre, qu'il me fist faillir la parole et à grande difficulté on me peult ramener céans. Je me cuydé esvanouyr en venant et perdy la veue près de demy-quart d'heure, parquoy fus contrainct de prendre le lict". (Cantepie me heurta si fort sur le sein droit avec son poing en me bousculant, que j'eus le souffle coupé et qu'on ne parvint à me ramener ici qu'avec grande difficulté. Je crus m'évanouir en venant et je perdis la vue près d'un demi-quart d'heure, ce qui me contraignit à prendre le lit).
Il ne sera rétabli que trois jours plus tard !
Voici le compte-rendu par Gilles de la choule du 15 janvier "1553" (1554 pour notre calendrier) :
"dymenche XIIII° (..) Au soyer sur les unze heures , j'envoyé François Doisnard chez mon cousin de Brillevast et chez le cappitaine du Teil porter des lettres affin qu'ils nous amenassent de l'ayde por la choule de Sct Mor à demain. (...)
Lundy XV°, jor Sct Mor avant que fusse levé, Quinéville, Groult et Ozouville, soldat au fort arrivèrent céans venant de Vallongnes. Nous desjeunasmes tous ensemble puys allasmes à Sct Mor , eulx, Cantepie, Symonnet, (...) et plusieurs aultres ; nous y arrivasmes comme on disoyt la messe, laquelle dicte maistre Robert Potet me bailla ung paquet (...) puys jecta la pelotte et fut débattue jusques viron une heure de soleil et menée jusques à Breteville où Gratien Cabart la prinst et la gaigna. Y estoyent mon cousin de Rafoville, mon cousin François de Brillevast (...) et plusieurs aultres de nostre party; et des adversayres Leparc, Arteney, (...) et leur bende, et quelque peu de Cherbourg (...). Led. jour, en nous revenant, Cantepye demeura à soupper chez Jacques Cabart por ce qu'il cestoyt mis en la mer et avoyt esté fort moullé et changé d'accoustrement chez Rouxel (...) En passant chez Cosmet du Bosc (...) nous heusmes un pot de fort bon cydre et ung cymenaulx". [dimanche 14 (..) Le soir vers 11 heures, j'envoyai François Doisnard porter des lettres chez mon cousin de Brillevast et chez le capitaine du Theil afin qu'ils nous amenassent de l'aide pour la choule de demain à la saint Mor [Saint Mor; lieu-dit à Tourlaville à côté de Cherbourg]. (...) Lundi 15, jour de la saint Mor avant que je ne fusse levé, Quinéville, Groult et Ozouville, soldat au fort, arrivèrent ici, venant de Valognes. Nous déjeunâmes tous ensemble puis nous allâmes à Saint Mor, eux, Cantepie, Symonnet [membres de la famille et de l'entourage de Gilles], (...) et plusieurs autres ; nous y arrivâmes alors qu'on disait la messe ; quand elle fut dite, maître Robert Potet me donna un paquet (...) puis il jeta la pelote qui fut disputée jusqu'à environ une heure au soleil (vers 14 h.) et conduite jusqu'à Bretteville (env. 7 km) où Gratien Cabart la prit et la gagna. Y étaient mon cousin de Rafoville, mon cousin François de Brillevast (...) et plusieurs autres de notre parti ; ainsi que nos adversaires Leparc, Arteney, (...) et leur bande, et quelques uns de Cherbourg (...). Le même jour, en nous revenant, Cantepye resta dîner chez Jacques Cabart car il était tombé à la mer [pendant la partie de choule] et était trempé ; il s'était changé de vêtements chez Rouxel (...). En passant chez Cosmet du Bosc (...) nous eûmes un pot de fort bon cidre et un cymenaulx [pain amélioré avec des oeufs, etc].
Popularité et « descendance » de la choule
Très jouée en campagne, la choule n'est pas qu'un jeu populaire : le roi de France Henri II y joue avec ses gentilshommes dont le poète Ronsard. Toutefois et probablement en raison des violences qu'il génère, ce jeu va être plusieurs fois officiellement interdit tant en France qu'en Angleterre. Ces interdictions ne vont pas être très efficaces puisque qu'il va continuer à être pratiqué jusqu'au XIXe siècle où il sera définitivement interdit.
D'autre jeux, développés dans les écoles anglaises, vont le remplacer. Les dimensions des pelouses influent sur les règles du jeu. Sur de petites surfaces ne sera pratiqué qu'un jeu au pied : le dribbling game - notre actuel football -. Sur des surfaces plus importantes on va continuer à jouer au pied et à la main, ce sera le cas au collège de Rugby (Warwickshire, Angleterre) ou se crée le jeu de football-rugby bientôt rugby.
Jacqueline Vastel
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LE STYLE LITTERAIRE DE GILLES DE GOUBERVILLE
Lorsqu’il publie Un Sire de Gouberville, l’abbé Tollemer rejette l’idée d’une reproduction intégrale du manuscrit du Journal du sire de Barville car il juge rédhibitoires la fatigue et l’ennui « qui résulteraient d’une lecture quelque peu continue, de la monotonie, du décousu et du pêle-mêle de chacune de ses notes journalières » (1).
Gilles de Gouberville écrivait-il si mal pour mériter pareille critique ?
La langue utilisée par le seigneur de Barville est tout à fait correcte pour l’époque et témoigne d’une assez solide instruction. Toutefois, elle se révèle fort aride … Il ne fait pas de descriptions, ne rapporte pas de dialogues, fait peu de place aux événements. Par exemple, les repas et dépenses d’auberge sont à peu près tout ce qu’il évoque de ses voyages. Aucune anecdote, aucun reflet des fastes de la cour, aucune marque d’émotion ou d’émerveillement … Pas la moindre évocation d’une scène colorée ou animée. Pas d’anecdotes, de citations, de commentaires, de réflexions personnelles, de digressions égotiques … Gilles de Gouberville ne vagabonde jamais, ne se permet aucune fantaisie. Il s’en tient strictement à son projet de départ avec une régularité de métronome.
Les amateurs de pittoresque en sont pour leurs frais. Les amateurs de « beau style » également ! Les phrases de Gouberville sont brèves. La forme grammaticale utilisée est simple. Il utilise
peu d’adjectifs qualificatifs. Il n’use pas de ces ornements rhétoriques si prisés dans le style de l’époque que sont les métaphores, les périphrases, les allégories, les comparaisons … Gilles de Gouberville ne prend pas garde aux répétitions des mots qui ne semblent pas le gêner. Il utilise également des structures de phrases identiques. A la répétition de ses activités quotidiennes correspond une répétition des expressions : « les mêmes actions se répètent et les mêmes mots pour le dire » commente Madeleine Foisil (2). Le phénomène culmine avec la formule-fétiche de l’auteur : « je ne bougé de céans » que Madeleine Foisil a repérée 3 310 fois dans le Journal (3) ! On est loin de la richesse et de l’inventivité du vocabulaire rabelaisien !
Pour résumer, Gilles de Gouberville peint une réalité sans relief dans une langue plate … Ce n’est pas être trop dur avec le Journal de Gilles de Gouberville que de dire qu’il n’a aucune qualité littéraire. Mais ce n’est en aucun cas lui porter tort puisque la qualité littéraire est tout simplement étrangère à l’ambition de Gilles. C’est souvent le cas des mémoires privés, journaux et livres de raison de l’époque. Seule la valeur documentaire du Journal importe et elle est déjà si précieuse que l’on ne saurait en vouloir à Gilles de Gouberville d’avoir omis « ce qui dans l’écrit destiné à un autre que soit contribue au bonheur de la lecture » comme l’écrit Madeleine Foisil (4). Nulle formule que celle d’Emmanuel Leroy-Ladurie, lorsqu’il juge le Journal « illisible et passionnant »(5) ne saurait donc qualifier le précieux manuscrit.
Mais finalement, le style de Gilles de Gouberville, en forme de « littérature grise », ne répondait-il pas d’une certaine façon à l’idéal de Montaigne, qui écrivait : « l’éloquence fait injure aux choses, qui nous détourne à soi. Comme aux accoutrements, c’est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particulière et inusitée : de même au langage, la recherche des phrases nouvelles et des mots peu connus vient d’une ambition scolastique et puérile. Puissé-je ne me servir que de ceux qui servent aux Halles de Paris ! … » (6).
Céline GUENOLE
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(1) TOLLEMER, abbé.- Un Sire de Gouberville, gentilhomme campagnard au Cotentin de 1553 à 1562. Introduction par Emmanuel Leroy-Ladurie.- Paris : éd. Mouton, 1972. - p.5
(2) FOISIL, Madeleine.- Le Sire de Gouberville.- Paris : Aubier-histoire, 1981.- p.25
(3) ibid p.18
(4) ibid p.25
(5)id. note 1 - p.L
(6) MONTAIGNE.- Les Essais, I, XXVI
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LE VOYAGE DE GILLES A AURIGNY EN 1558
« Orrigni » (Aurigny ou Alderney), petite île anglo-normande* de 6 km sur 2, est située à une quinzaine de kilomètres à l'ouest du cap de la Hague.
*Les îles anglo-normandes sont restées possession de la couronne d'Angleterre après le rattachement de la Normandie continentale au royaume de France en 1204.
En ce milieu de xvie siècle, les incidents et les conflits entre corsaires cherbourgeois et corsaires des îles sont nombreux. Ainsi le mardi 15 juin 1557, le navire du capitaine Coq est brûlé par les « Angloys » devant Cherbourg.
La prise d'Aurigny par des corsaires normands
Gilles connaît bien les milieux maritimes cherbourgeois ; il a ses habitudes chez l'aubergiste Robine de La Mer. En juin 1558, le corsaire Malesart, fils de Robine, recrute un équipage pour effectuer un voyage au Pérou (c'est à dire aux Antilles). En fait de Pérou, ce sera Aurigny.
Gilles et Malesart se connaissent bien. Ainsi, en décembre 1550, Malesart s'était rendu au manoir du Mesnil-au-Val pour choisir lui-même le bois nécessaire à la réparation de son navire.
A la mi-juin, Symonnet, demi-frère naturel et intime de Gilles ainsi que plusieurs de ses amis, veulent embarquer avec Malesart pour le « Pérou ». Gilles est très contrarié. Le 13 juin, il écrit (en caractères grecs) qu'il est : « tout comblé d'ennui et le plus faché que je fus jamès ». Le lendemain, son humeur a empiré : « >mon ennui et facherie se augmentant de plus en plus » (toujours en caractères grecs). Il intervient - sans doute sur les conseils de Cantepie - auprès de Malesart et obtient qu'il « donnast> congé à Symonnet de s'en revenir ». « Mes ennuis étaient passés » confie-t-il le 16 juin. Ce sera sa seule manifestation d'émotion de tout le Journal*.
*Pour toutes ces péripéties, voir « Gilles de Gouberville et la mer » par R. Lerouvillois, les Cahiers goubervilliens n°1, 1997.
Le mardi 21 juin, Gilles note laconiquement que « le cappitaine Malesart avoyt à se matin prins l'isle d'Orrigny », au départ d'Omonville. Le jeudi 23, dans une ambiance franchement festive, >« on vendit au plus offrant, au Galé, [anse du Galley, actuel emplacement de l'avant-port militaire de Cherbourg] portion des bestes prinses en l'isle d'Orrigni », qui ne devait pas disposer de beaucoup d'autres richesses. Malesart fait « grande chère » à ses hôtes, dont Gilles, et à leur départ, il fait tirer l'artillerie en leur honneur.
Le voyage de Gilles à Aurigny
Le 26 juin, Gilles et ses compagnons vont à Cherbourg : « nous pensions aller à Orrigny », voyage sans doute projeté le 23 avec Malesart.
Gilles écrit à deux reprises « en Orrigni », expression encore récemment utilisée par les Audervillais qui entretenaient des rapports réguliers avec les Aurignais (pêche, contrebande, sauvetage en mer,.).
Le voyage aller
D'abord prévu le lundi 27 juin au départ de Cherbourg, le voyage est remis « pour ce qu'il y avoyt des roberges [bateaux] d'Engleterre qui estoyent [au large]> (comme on nous dist) ».
Le samedi 2 juillet, Gilles, Symonnet, Thomas Drouet et Charlot partent de l'anse du Galey dans la barque* de Clément Liès. Ils font une étape à la >pierre de Sct-Germain (sans doute la Roche-du-Var, au nord de Port-Racine, qui peut servir d'amer). Dans l'attente d'une marée favorable, ils prennent pension chez Fleury à Saint-Martin (Omonville-la-Petite). D'autres personnes embarquent à >Saint-Germain. Le départ a lieu dans la nuit de samedi à dimanche « viron une heure après mynuyct ». « Nous trouvasmes à la poincte du jour à Orrigni », ce qui indique un temps de traversée d'environ 2h30 en contournant le Raz-Blanchard.
L'utilisation du terme barque suggère une embarcation plutôt réduite puisque pour Malesart et autres corsaires, Gilles parle de navire.
A Aurigny
Toute la journée du dimanche se passe à Aurigny où Gilles trouve Malesart [revenu sur l'île depuis le 23 juin], Sideville, Denneville (qui occupe le fort) et « leurs bendes » (équipages). Gilles « dîne » (déjeune) et couche chez Malesart, « soupe » (dîne) chez Sideville, fait une sieste en fin d'après-midi chez Denneville (« pour ce que je m'estoys trouvé mal sur la mer »(. !). Les trois capitaines occupent donc trois points différents de l'île.
Gilles nous apprend très peu de choses sur Aurigny au milieu du xvie siècle. Il est vrai qu'une bonne partie de la journée semble avoir été consacrée à faire « fort grand chère ». Cependant, il note : « Tout le jour, nous nous pourmenasmes par l'isle pour voyer les descentes [= débarcadères] >qui y sont et visiter les forts ».
Les forts qui font la célébrité actuelle de l'île sont de l'époque victorienne (seconde moitié du xixe siècle), et ceux que mentionne Gilles ne peuvent être que ceux de la Nunnerie (au fond de Longis Bay) dont le mur d'enceinte comporte une base d'époque gallo-romaine et d'Essex Castle (qui domine la même baie au sud-ouest) : sur décision d'Henry viii, un premier fort est construit sur ce dernier site en 1546 ; en 1553, lors de l'avènement de Marie Tudor, les travaux sont abandonnés et la garnison anglaise, rappelée. C'est donc un fort non fonctionnel que Malesart trouve, en 1558, dans une île sans défense.
Le port est alors situé au sud-est de l'île, dans Longis Bay, grande baie abritée par l'îlot de Houmet (= île de Raz) et tournée vers la France ; c'est là que se trouvent les « >descentes », mais la phrase de Gilles pourrait indiquer qu'il en existe ailleurs. Il ne semble pas avoir visité la partie sud et ouest de l'île qui comporte des falaises élevées*. Il ne donne aucune information sur Sainte-Anne, unique agglomération de l'île à l'époque, ce qui eût été précieux**.
*En avril 1561, il compare les falaises des environs de Port-en-Bessin à celles de l'île de Sercq et non d'Aurigny, indiquant, par cette unique allusion, qu'il connaissait Sercq.
** Les constructions les plus anciennes visibles actuellement dans Sainte-Anne datent de la seconde moitié du xviiie siècle. On peut considérer que le centre de l'agglomération se trouvait alors autour de la place du Marais.
Le retour
Il a lieu dans la matinée du lundi 4 juillet 1558, dans la barque de Clément Liès. Gilles « disne » chez Fleury à Saint-Martin, paye son dû « aux mariniers » et rentre à cheval au Mesnil-au-Val où il arrive le soir, en étant passé à Saint-Nazer (Gréville-Hague) où habitent sa sour et son beau-frère.
Ainsi s'achève le rapport de l'unique voyage . international de Gilles de Gouberville mentionné dans son Journal.
Les jours suivants, des nouvelles contradictoires vont lui parvenir : Malesart aurait été contraint par une flotte anglaise de quitter Aurigny ; puis il se serait agi d'une flotte française. En fait, il s'agissait bien d'Anglais : « les galères qui avoyent battu nos gens les jours passés estoyent en ladite flotte ». L'île est redevenue anglaise.
Gérard Fosse
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NOEL AU MESNIL AU VAL
Tout comme Pâques, Noël est un moment très particulier de l’année chrétienne et on peut supposer que Gilles rapporte tout ce qu’il fait dans le domaine religieux : s’il ne dit pas qu’il va à la messe de minuit, il n’y va effectivement pas. De plus il mentionnerait un fait qui nécessite un déplacement à une heure aussi inhabituelle.
Que fait-il donc les « vigile » (24 décembre) et jour de Noël ?
Il n’est pas toujours au Mesnil. Ainsi en 1549 et 1550, il est à Rouen pour procès. Thomas Langlois dit Cantepie, son homme de confiance, est avec lui. Le 24 décembre 1549, Gilles est malade et ne peut assister à la messe de minuit. Le lendemain, il va à la messe Notre-Dame, se promène, déjeune, assiste aux vêpres puis discute de son procès avec son avocat. L’année suivante, le 24 décembre, après les vêpres, il dîne avec des amis puis va « au service et à la messe de mynuyct à la prieuray de St Lo ». Au retour, ils mangent du mouton et boivent du vin. Le 25, il déjeune et dîne avec des amis.
En 1551 Gilles et Cantepie vont à Cherbourg le 24 décembre ; ils déjeunent au château, invités par le capitaine. Ils vont ensuite chez un ami, chez lequel ils se couchent jusqu’à minuit. « Entre une et deux heures apprès mynuyct je m’en allé à la messe de mynuyct Cantepie avec moy. Nous ouysmes deux messes à nostre chappelle » (l’identification de « notre » chapelle est très incertaine. Gilles avait un logement à Cherbourg. Ce logement avait-il une chapelle ?). Ils retournent ensuite se coucher (dans le logement de Cherbourg ?), assistent à la messe du jour, déjeunent de nouveau avec le capitaine au château, vont écouter un sermon et les vêpres puis reviennent au Mesnil.
A partir de 1552, tous les Noëls se passent au Mesnil.
Le 24 décembre
La plupart du temps, Gilles vaque, à ses affaires* ou s’occupe de ses terres. Il assiste quelquefois à la messe du jour**, quelquefois aux vêpres. Il note qu’il fait placer le « chuquet de Noël*** en la cuysine » (1553) mais il ne rapporte pas systématiquement cette coutume. Il n’en parle de nouveau qu’en 1559 : il le fait scier dans un « fau » (hêtre) arraché par le vent.
* un exemple : en 1562, Gilles se rend en forêt afin d’y faire une enquête sur des arbres abattus ; il convoque les coupables aux « haultz jours ».
** le seul 24 décembre où Gilles manifeste une intense ferveur religieuse est celui de 1559. Il va à l’église du Mesnil très tôt. « Il n’y avoyt personne ». Peu à peu des gens arrivent ainsi que le curé qui dit la messe Notre-Dame où Gilles « fut tout du long » ainsi qu’à la « procession et eaue bénite » ; il part toutefois au moment de la lecture de l’Epître. De retour au manoir il traite diverses affaires, déjeune puis va assister aux vêpres.
*** « le chuquet de Noël » : quelques jours avant Noël, il était de tradition de préparer une énorme pièce de bois de bois destinée à brûler toute la nuit ; elle ne pouvait être transportée que par plusieurs hommes (ex : cinq personnes en plus les serviteurs de Gilles le 24 décembre 1553).
La messe de minuit
En 1555 il assiste à la messe de minuit dans l’église du Mesnil avec presque tous ses proches : Cantepie, ses demi-frères Symonnet et Arnoulf, sa demi-sœur Guillemette et plusieurs serviteurs. Les autres années, il n’ira pas : en 1554, il est malade mais à partir de 1556, il ne donne aucune explication.
A noter qu’à deux reprises, plusieurs personnes de sa maison dont Cantepie « sortent » le soir du 24 décembre. En 1553, vers 10 heures du soir, ils vont à « mattines » ( ?) à l’église du Mesnil puis à la messe à Digosville (distante de 3 km environ) « por voyer ceux qui jouèrent une moralité à la fin de la messe ». Ils reviennent « viron une heure avant jor ». En 1554 Cantepie et les autres « furent à Digoville pour ce qu’on y jouet ». En 1552, le matin de Noël on lui rapporte « un bonnet et une soye veloux » qu’il a prêtés « au cappitaine du Teil pour jouer à leur messe de my nuyct » (le Theil est distant de 4 km).
Le jour de Noël
Gilles va systématiquement à la messe du matin* et revient souvent déjeuner au manoir en compagnie du curé qu’il invite. Après le repas, il va parfois aux vêpres, se promène, aide à faire tourner le moulin « qui mouloyt pour le garder de la gelée » (1554), joue à la choule (1555), , va à la chasse (1557)), essaie une nouvelle scie qu’il montre à ses amis (1561), ...
* en 1557, le jour de Noël est particulièrement chargé en cérémonies religieuses puisqu’il assiste à la messe du jour à l’église du Mesnil, puis à une messe basse et après les vêpres, à un enterrement !
Quant aux repas de Noël, Gilles n’en parle pas. Il ne doivent donc pas différer notablement de ceux des autres jours.
Jacqueline VASTEL
Illustration (légende)
Paysage d’hiver (détail) de Gijsbrecht Leytens.
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UNE CARRIERE SUBMERSIBLE
La « carriEre de la mer » à Tourlaville
« Une heure apprès mydi, je m’en allé à la mer faire charger une pierre que Hébert Robidas m’avoyt hier dict qu’il avoyt tirée, de VIII à neuf pieds ; je donné au dit Robidas et Gyon des Champs son compagnon, pour la dite pierre IIII sols et I sol que je leur baillé hier… »

Telle est la première mention dans le Journal de Gilles de Gouberville, le lundi 12 août 1549, d’un achat de pierre extraite d’une « carrière de la mer », située près de Cherbourg ; celle-ci fournit ensuite, à maintes reprises, au seigneur du Mesnil-au-Val des matériaux pour des constructions de murs ou pour des travaux de couverture. C’est le cas en 1550 pour enclore le jardin de la Grange Barrier, en 1557 et 1558 pour faire un mur au pré du Trésor à Tourlaville, en 1555 pour la réfection de toitures sur le manoir et en 1560 pour couvrir des étables en reconstruction.
Le matériau extrait de cette « carrière de la mer » est manifestement du schiste lorsqu’il est destiné à des toitures ; il faut l’assimiler à la « pierre bleue », ou « pierre de Tourlaville », exploitée dans des carrières situées plus au sud, dans la vallée du Trottebec (Gouberville cite par exemple la « carrière aux Luces »). C’est sans doute aussi du schiste qu’il faut voir dans les « pers de mer » achetés en 1550 pour fermer le jardin Barrier ; il s’agirait de grandes plaques, hautes de cinq pieds (1,5 m.), plantées verticalement côte à côte. Pour le mur du pré du Trésor, le matériau correspondrait plutôt à des moellons.
Gouberville mentionne le nom de trois « carreyeurs » (carriers) : Hébert Robidas et Guyon Deschamps de Tourlaville et Girot (ou Gilles) Gibert de Bretteville ; s’y ajoutent quelques compagnons, dont le fils de Robidas et Jacquet Besnard (dit « Lenragé »). Leur travail consiste à extraire et à dégrossir les plaques de schiste avant l’enlèvement sur place par les acheteurs ; la pierre à couvrir est taillée ensuite par les couvreurs sur leur chantier (comme les frères Pyvain, le 10 juillet 1560). Les « carreyeurs » sont soumis au rythme des marées pour leur activité ; l’accès aux rochers exploités n’est possible qu’à basse-eau et il peut même être compromis en périodes de morte-eau.
Pourquoi avoir ouvert une exploitation dans des conditions aussi difficiles et précaires ? La réponse à cette question pourrait être trouvée dans le statut foncier des carrières de schiste de Tourlaville, les « carreyeurs de la mer » n’ayant pu s’accorder avec un propriétaire. Ce pourrait être aussi une raison de prix de revient ou de qualité spécifique de la production. Il est à remarquer que Gouberville s’adresse en priorité à Girot Gibert en juin 1560 pour acheter le matériau de couverture de ses étables et ensuite seulement, pour compléter, aux frères Luce. La clientèle des « carreyeurs » ne se limite pas à la population la plus proche ; le Journal mentionne aussi parmi les acheteurs le curé de Nacqueville (4 août 1552) et le fils Pasquet de Gonneville (8 août 1555)
La localisation de la « carrière de la mer » est indiquée sommairement à de fréquentes reprises dans le Journal ; elle se situe sur le littoral de Tourlaville. Ainsi, le lundi 12 septembre 1558, « je m’en allé à la mer à Tourlaville, où je trouvé Guyon Deschamps, Jacquet Besnard et Girot Gibert, qui carrayent de la pierre à couvrir ». Le 21 juin 1560, Gouberville précise qu’il va « à la mer, à Vieille-Roque » ; en août 1555 et en mars 1558, il parle de la « Loge de Tourlaville ». L’emplacement exact doit correspondre à des rochers situés entre l’actuel port des Flamands et la plage de Collignon. La partie anciennement exploitée, constituée de schistes sombres, apparaît en creux entre deux pointes de roches de couleur claire, plus dures et plus élevées, donc submergées plus tard à marée montante. Une carte du début du XVIIIème siècle montre clairement cette topographie de la « carrière de la mer » qui a fourni des matériaux à Gilles de Gouberville, mais aussi, sans doute très longtemps, à la population de Tourlaville et des environs.
Marcel Roupsard
Légende de l’illustration
« la carrière de la mer ». Carte du début XVIIIe siècle. (Coll. SHM - Cherbourg)
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Le voyage À BLES (BLOIS)
Pendant les treize années du Journal connu, Gouberville rapporte de nombreux voyages à travers toute la Normandie. Une fois dans sa vie il se rend dans une autre région : au début de l'année " 1555 " (1556 pour notre calendrier), il va jusqu'à Blois. Il a trente-cinq ans. Il ne le précise pas mais d'abord, il s'agit probablement d'acquitter la taxe de confirmation de son office de lieutenant des eaux et forêts, taxe exigée par l'édit royal de février 1554 ; en outre il souhaite obtenir une charge plus importante ; il remet sa " promesse à Monsr Lefebvre, trésorier des parties casuelles, de traize centz escus pour l'office de maistre particulier des eauez et foretz au bailliage de Costentin " (5 février).
Chevauchant avec deux compagnons, Cantepie et Lajoie, il part le 20 janvier " 1555 " et
passe par Bayeux, Caen, Falaise, Argentan, Sées, Châteaudun, La Ferté, parcourant 280 km. Ils arrivent à Blois le 28 janvier. On imagine qu'il a su que le roi Henri II était à Blois à ce moment pour ainsi programmer son voyage mais il ne dit pas comment il a obtenu ce renseignement.
>Lors de son séjour de vingt-deux jours à Blois, Gilles va s'occuper essentiellement de son affaire, passant ses journées au château, prenant contact avec les membres administratifs influents qui gravitent autour du conseil du roi. Ceux-ci vont se déclarer indisponibles et se repasser l'affaire de l'un à l'autre :
" (
) il [un de ses nombreux interlocuteurs] me dist qu'il l'avoyt [sa requête] en sa saincture et que si l'opportunité s'y trouvoyt qu'il en parleroyt [au conseil du roi] " (14 février)
L'opportunité ne se présentera pas, son interlocuteur lui conseillant une fois de plus de s'adresser à quelqu'un d'autre.
Cependant, ce séjour va lui permettre de côtoyer le roi Henri II* et sa cour ainsi que la foule innombrables des gens de maison et des administratifs.
* Henri II mourra le 10 juillet 1559 à la suite d'un duel avec Gabriel de Montgommery qui, effrayé par cette mort, va quitter la France et devenir protestant. En 1562, Condé le nommera à la tête du parti protestant en Normandie.
Gilles est un peu comme un touriste qui décrit le tableau qu'il va voir au Louvre mais ne dit rien sur le Louvre lui-même et pas grand chose sur ses conditions d'hébergement ni sur la ville elle-même ; quelques détails parfois sur un dîner :
" le ne bougé de Blès ou estoyt le Roy. Nous disnasmes, led. Morin et Cantepye, au garde-manger de la cuysine du Roy, où l'escuyer Petit-Jehan nous fist grant chère
" (29 janvier)
sur des petits achats :
" Viron sept à huict heures, je m'en allé au chasteau où je fus à la messe du Roy, puys allasmes disner au Coq ; il me cousta VIIIs. Pour ung bonnet de veloux, IIII lib.ts ; pour une carlotte de soye, XXVII s. et pour unes mulles, XVIs. Je fus le reste du jour au chasteau jusques à cing heures du soyer " (30 janvier)
sur un vol dont il est victime :
" En passant par le marché, dedens la presse, on me desroba mon mouchoyer où il y avoyt trois escus et ung teston " (7 février)
Il fait aussi quelques allusions intéressantes. Il assiste à la messe du roi et aperçoit Catherine de Medicis - qui a le même âge que le roi, c'est-à-dire, 37 ans -, les enfants du couple royal, lesquels ne vivent habituellement pas avec leurs parents mais sont néanmoins élevés au château : François (12 ans, futur François II ; il mourra en 1560), Elisabeth (10 ans) sa sur Claude (9 ans) Charles (6 ans, futur Charles IX ; il mourra en 1574), Edouard-Alexandre (5 ans, futur Henri III) ; par contre il n'a peut-être pas vu Marguerite (3 ans) ni Hercule (1 an). Cependant il va voir la reine d'Ecosse, Marie Stuart (14 ans), qui épousera François II en 1558.
En dehors de la messe, il va avoir le privilège d'assister à un " tourney " (= tournoi, 2 février), à une comédie jouée " en prose françoyse " (12 février) et surtout à un bal où il y a " grand presse " :
" je fus au soupper du Roy et de la compagnée qui, au jour d'hier avoyt souppé avec luy. Apprès on alla au bal où je fus et y porté Mademoyselle de Monmorency, petite-fille de Monsr le Congnoystable. A l'entrée de la salle du bal y avoyt fort grand presse. La royne d'Ecosse et Mesdames se trouvèrent en lad. presse. La gouvernante de la Royne donna sur la joe à ung jeune garson qui pressoyt son coulde sous la poitrine de lad. dame gouvernante. Le bal finy, je m'en allé soupper à nostre logis sur les huict heures. Je ne mengé que deux ufz " (18 février).
Toutes les démarches de Gilles en vue d'obtenir le titre de maître des eaux et forêts du Cotentin vont être vaines. Il va quitter Blois - sans commentaire - le 19 février, toujours simple lieutenant des Eaux et Forêts. Le 5 mars, il sera de retour " céans " après avoir fait un détour par Rouen.
Claude BONNET
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Les pÂques de Gilles de Gouberville
Si Gilles de Gouberville donne dans son
Journal force détails sur son quotidien, il ne rapporte pas l'intégralité des événements ; serait-ce d'ailleurs possible ?. Ainsi, lorsqu'il dit que
" untel " est reparti, il n'a pas nécessairement précisé qu'il était arrivé ! Il n'est donc pas envisageable d'établir des statistiques absolues sur nombre de ses actes tels que, par exemple, le fait d'assister à la messe. Toutefois, Pâques étant le moment le plus important de l'année chrétienne, on peut supposer que Gilles rapporte l'intégralité de ses pratiques religieuses de la période pascale.
La pleine lune est l'élément déterminant de l'anniversaire de Pâques car selon les Evangiles, Jésus mourut peu de temps après la Pâque juive, célébrée à la première pleine lune qui suit l'équinoxe de printemps : " Pâques a lieu le dimanche qui suit le 14° jour de la lune qui atteint cette date au 21 mars ou immédiatement après " (décision du Concile de Nicée en 325). La date de Pâques peut donc varier du 22 mars au 25 avril. Pendant les 14 années du Journal la date de Pâques oscille entre le 25 mars (" 1553 ", 1554 pour notre calendrier) et le 21 avril (1549).
Gilles assiste à toutes les messes du dimanche " de Pasques Fleurye " (Rameaux) sauf en 1557, à quelques unes le jeudi " absolut " (saint), à toutes celles du vendredi " sainct "( ou " oray " ou " ore "). Il va parfois le jeudi ou le vendredi saints à la messe de Ténèbres qui est un office de nuit. En revanche, chaque année, sans jamais y manquer, il fait ses Pâques, qu'il soit au manoir - c'est le plus souvent le cas - ou en déplacement : à Cherbourg (1555) ou à Russy (1561).
De 1549 à 1554, l'office est célébré au manoir *:
" dymenche, jour de Pasques XXI°, moy et tous mes serviteurs fysmes nos pasques à la chapelle, missire Jehan Freret [curé du Mesnil au Val] nous confessa tous et administra. Je lui donne pour sa messe V sols " (21 avril 1549)
* A l'entrée de la propriété. Au dessus de la chapelle se trouve un colombier
De 1553 à 1554 Gilles et son entourage assistent en outre à la messe dite en l'église du Mesnil.
En 1555, il fait ses Pâques à Cherbourg. Sans doute a-t-il de nombreux péchés à se faire pardonner comme le laissent supposer la longueur de sa confession, le nombre de messes auxquelles il assiste en trois jours ainsi que le montant de la somme qu'il donne pour les uvres de l'Eglise :
" Sabmedy XIII° [avril] vigille de Pasques apprès soupper je m'en allé à confesse à missire Jehan Palefray, vicayre dud. lieu. Il estoyt quasi nuyct quand nous heusmes achevé et lui donné III sols ". Le dimanche " je m'en allé ouyr matines et plusieurs messes qui se disrent cependant puys allé fère mes pasques (
) Tant aux luminayres que aulx uvres de l'église, à la débitte [?] aulx cousteurs [?] et donné aulx pauvres XX sols ".
L'après-midi, il assiste aux vêpres, le lendemain, il va à Gouberville et y entend la messe ; le mardi également !
De 1556 à 1560, aucun office n'est célébré au manoir :
" Je fys mes pasques et tous mes serviteurs à l'église pour ce que missire Jehan Freret n'avoyt peu venir à la chapelle à raison qu'il a la charge de la parroisse " (5 avril 1556)
argument assez discutable puisque Jehan Fréret était déjà curé du Mesnil au début du Journal. Ce changement est peut-être en relation avec le fait qu'en 1555 Gilles a fait ses Pâques à Cherbourg.
En 1561 Gilles est à Russy où il règle quelques affaires relatives à la succession de son oncle, mort l'année précédente. Comme en 1555, il manifeste une grande ferveur religieuse. Ainsi, le vendredi saint, (4 avril), il se confesse au vicaire de Russy, assiste au service religieux " où je fus tout du long ". Le samedi, " nous fismes nos pasques a la fin de la messe ". Le dimanche après avoir entendu la messe à Russy il va à Sortoval " où je trouve mon frere et le penytencier qui lisoyent en l'appocalypse ". Le lundi il rentre chez lui et s'arrête à Saint Clément, vers la baie des Veys, pour écouter un sermon.
Le 27 mars 1562, Gilles assiste à la messe du vendredi saint. En allant à Gouberville, il apprend que " Monsieur de Guyse avoyt, ainsi qu'on disoyt , tué un ministre de l'église réformée "*. Il fait ses Pâques le samedi à l'église de Gouberville. Le dimanche de Pâques, une messe est de nouveau célébrée au manoir " je mandé missire Pierres Feuillye [de Gouberville] qui vinst administre les gens de céans à la chapelle ".
* le 1er mars 1562, à Wassy (Haute-Marne), des protestants sont massacrés par des gens du duc de Guise (catholique) pour avoir pratiqué leur culte dans la ville alors que l'édit de tolérance de janvier 1562 n'accordait cette liberté que hors des villes closes de remparts et dans les maisons privées. Cette date marque le commencement de la première des huit guerres de religion.
L'importance de Pâques est confirmée par le fait qu'elles peuvent être pratiquées un autre jour que le dimanche, en cas d'empêchement : ainsi en 1561 (voir ci-dessus) et en 1558 : " lundy XI° ferye de Pasques ". Le curé du Mesnil, Jehan Fréret vient
" à la chapelle où Lesclot fist ses Pâques et Raoul qui n'avoyt hier peu aller à l'église fut communié au fournil [ ?] par led. Freret ".
Enfin, Gilles ne dit rien au sujet des repas consommés pendant cette période.
Jacqueline VASTEL
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La ville de Cherbourg au temps de Gilles de Gouberville
Cest une cité de quatre mille habitants à peine, presque entièrement enclose dans son enceinte fortifiée, aux trois portes principales garanties par des ponts-levis de bois, toujours gardées, et fermées du coucher du soleil jusquà laube :
« Nous estions à Cherbourg plus dune heure avant la porte ouvrante ; je me pourmenai longtemps sur les fossés » (27 juin 1558).
Une entrée secondaire existait à lest, par les fausses braies* de lenceinte, où la rivière, la Divette, longeait les remparts :
* terrasse formant défense pour lartillerie légère
« Nous en retournasmes à la ville, entrez par les faulses brays » (13 janvier 1555).
Le château, entouré de ses propres fossés, avec son donjon, sa douzaine de tours et les logements pour la garnison, occupait toute la partie sud-est de la ville, réduisant dautant lespace urbain :
« Comme nous sortions de la porte du chasteau, nous trouvasmes Gilles Leloutre qui parloyt à des compagnons de la place » (11 juillet 1555).
En venant du Mesnil-au-Val, les cavaliers devaient, pour franchir la Divette, emprunter le grand pont de Grève, parfois submergé à marée haute, qui reliait la cité aux grèves de Tourlaville sur la rive droite, près de la saline, où lon allait souvent jouer à la choule* :
* Jeu violent où deux équipes se disputent, parfois pendant plusieurs heures et sur une longue distance, une pelote (balle, vessie de porc recouverte de cuir).
« Il estoyt nuyct quand mes serviteurs revindrent, pour ce que la mer les avoyt faict attendre à la saline dempuys dix heures, jusques à deux apprès mydi » (20 décembre 1559).
« Nous trouvasmes sur le pont de la Grève les chouleurs qui sen retournoyent et avoyent gagné la pelotte » (15 janvier 1555).
Un faubourg avait commencé à sédifier au sud des remparts, le long du quai de la Divette où abordaient les navires, près du chemin reliant le pont de Grève à la porte Notre-Dame. On y tirait au sec les bateaux en réparation. Quelques auberges y étaient installées, fréquentées par matelots et voyageurs. Gilles sarrêtait souvent à Lécu de France, où il laissait parfois son cheval en garde :
« Nous desjeunasmes à lEscu-de-France, aulx faulxbourgz, chez Orenge » (18 mars 1557).
Au nord-ouest de la ville, non loin de la Trinité et de la tour de Gouberville (souvenir dun ancêtre de Gilles), la tour Carrée protégeait la porte de la Hague, donnant accès au chemin vers labbaye du Vu :
« On fermoyt la porte de la Hague, qui estoyt lors ouverte pour les pontz de laustre quon refaisoyt, quand nous partismes » (30 octobre 1555).
Par très basse mer, il était parfois plus rapide, pour se rendre dans la Hague, de couper par les grèves au nord des remparts :
« Ma seur et sa compagnée passèrent entre mer et ville et allèrent à Sainct-Naser » (27 avril 1562).
Robert Lerouvillois
Note : le château et les fortifications de Cherbourg furent détruits en 1692 sur ordre de Louis XIV.

Interprétation aquarellée de la vue cavalière de Cherbourg de Jacques Gomboust, publiée en 1657 dans Topographiæ Galliæ, recueil consacré aux villes fortifiées de France.- (Coll. Bibliothèque J. Prévert, Cherbourg - Photographie dAnne Bonnet)
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Le manoir de Barville au Mesnil-au-Val
Note historique
En 1507, Guillaume V Picot, seigneur de Gouberville épouse Jeanne du Fou, fille de Guillaume du Fou, capitaine du château de Cherbourg et seigneur du Mesnil-au-Val. Fille unique, Jeanne hérite de la seigneurie à la mort de son père. Elle-même décède en 1523. Les fief et manoir du Mesnil-au-Val échoient ainsi à la famille Picot.
Guillaume Picot abandonne son nom « Picot » pour celui de Gouberville.
Dans un aveu de foi et hommage rendus au roi le 23 mai 1519, la seigneurie du Mesnil-au-Val est décrite comme
« fief de haubert auquel fief a manoir, chapelle et volière a pigeons, domaine en terres labourables et non labourables de 10 acres ou viron ».
En 1544, à la mort de son père, Gilles hérite des seigneuries de Gouberville et du Mesnil-au-Val.

Il choisit de passer sa vie au manoir du Mesnil.
A sa mort en 1578, la seigneurie du Mesnil-au-Val est partagée entre sa sour Renée du Moncel (de Saint-Nazer, près de Gréville-Hague) et sa nièce Jacqueline du Parc (des Cresnays, près d'Avranches) :
« . Item la moitié de la chapelle et colombier estant devant la porte du manoir .» (Extrait de
l'Aveu de 1608 de la moitié du fief du Mesnil-au-Val par Etienne du Parc). Par la suite, le manoir va rester la propriété de la seule famille du Parc jusqu'à la Révolution où il est vendu comme bien d'émigré. C'est à François du Parc, marquis de Barville par mariage, que l'on doit probablement l'appellation toponymique du lieu au XVIIIe siècle.
Détruit par un incendie en 1886, il n'en subsiste aujourd'hui, que la tour et un ensemble de bâtiments remaniés ou reconstruits.
Le manoir dans le Journal
Gilles n'y décrit pas les lieux. Il les situe à travers les événements qui s'y déroulent. Ainsi, par exemple :

- la cuisine :
Je trouvé céans Loys Langloys [serviteur de] de Mons. Poton, endormy sur la table de la cuysine, ung espervier sur sa main qu'il avoyt veillé deux nuyctz, comme il disoyt (23 juillet 1551)
- la salle et le cellier :
je fys tirer hors, la poultre qui estoyt rompue au cellier de la salle ; il estoyt deux heures de nuyct quand nous heumes achevé (18 juillet 1555)
- sa chambre :
je ne bouge de céans ; dès le matin Cantepye fut à Cherebourg . pour une clef au buffet de la garde-robe de ma chambre . XV deniers (13 juin 1552)
- les bâtiments agricoles :
je fys charier de l'argile pour fère raccoutrer [réparer] les estables du pignon de la grange (15 mai 1560) .
je fys charier deux chartées de fain du clos des Ventes qu'on tassa à la charterye pour ce que la grange et tous les fenilz estoyent plains (29 août 1560).
La tour, seul vestige intact du manoir
Le dymenche, jour de Pasques Vième, nous fismes nos Pasques en la chapelle ; missire Jehan Freret nous confessa et administra ; je luy donne pour sa vacation . VI sols. (6 avril 1550)
Elle est bâtie en moellons de grès. Les encadrements des baies sont en pierre calcaire de Caen et d'Yvetot-Bocage. La couverture est en schiste avec une lucarne d'envol.

Un cadran solaire, intégré à la maçonnerie, est visible sur la paroi sud.
Construite à la fin du XVe siècle ou au début du XVIe siècle, la tour est, au rez-de-chaussée, à usage de chapelle (
piscine pour les ablutions du prêtre et vestiges d'un bénitier) et à l'étage, de colombier auquel on accède par un escalier à vis ménagé dans un contrefort. Le colombier est entièrement tapissé de niches à pigeons, en partie dégradées.
La tour est de plan carré à la base, octogonale et circulaire au niveau du couronnement. Les ouvertures sont d'origine.
Classement de la tour
En raison du caractère unique de sa structure architecturale qui unit chapelle et colombier et de son lien évident avec Gilles de Gouberville, le Ministère de la Culture a décidé de procéder le 16 mars 1976 à l'inscription de la tour de Barville à l'Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques et le 10 février 1987 à son classement en tant que Monument Historique.
Travaux de restauration à la tour
Au temps de Gilles d'importants travaux de sauvegarde y avaient déjà été entrepris :
Thomas Drouet et Gratian furent à Yvetot . quérir du carreau [ici, pierre calcaire] pour racouttrer [réparer] les pilliers du coulombier . Gilles Mesge . apporta de la chaux pour . XXIV s.(21 juin 1560).
Depuis 1981 de nombreux travaux ont été effectués : charpente à l'ancienne avec lucarne d'envol, pose d'une toiture en schiste, consolidation des maçonneries intérieures de la chapelle et du colombier, pose de vitraux à la chapelle. Ces travaux ont été financés à 75% par l'Etat et le Département et à 25% par les propriétaires et le Comité Gilles de Gouberville.
Visites
La tour est ouverte au public pendant les Journées du patrimoine (en général, troisième week-end de septembre).
Anne Bonnet