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Le code de Gouberville

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Le lecteur du Journal de Gilles de Gouberville trouve parfois des lettres, des mots, parfois des phrases entières rédigés avec des caractères de l’alphabet grec, presque toujours suivis d’une traduction en alphabet latin.

Dans la présentation de sa transcription manuscrite du texte (conservée aux Archives de la Manche ), l’abbé Tollemer déclare qu’il s’agit de «  capricieuses annotations qui n’ont le plus souvent d’autre raison que la fantaisie de l’écrivain, sauf deux ou trois qui ne sont pas précisément à son honneur moral et financier  ».

D’autres commentateurs pensent que Gouberville a surtout voulu masquer des propos personnels en transposant son écrit en caractères grecs qu’il aurait appris d’un jeune Tourangeau lettré qui a séjourné au Mesnil-au-Val de 1553 à 1555. Ces jugements semblent un peu hâtifs et l’étude détaillée des textes en question permet de les rectifier.

Tout d’abord, François le Tourangeau n’est pour rien dans la connaissance que Gouberville pouvait avoir de l’écriture grecque, déjà utilisée le 7 février 1553, près de deux mois avant son arrivée au manoir (le 29 mars 1553) ; un personnage est alors désigné sous le nom de Pierres Δωϛ  (sans doute Pierre d’Auxais). Cette date de première utilisation se trouve dans le volume transcrit par A. de Blangy et donc ignoré de Tollemer ; s’il n’y a pas d’erreur de transcription, elle montre que Gouberville a sans doute mis au point lui-même son système de codage. En effet, ses études (chez les Augustins de Barfleur ?) lui ont probablement inculqué quelques rudiments de grec.

Si l’on excepte le seul cas de 1553, Gouberville utilise à 220 reprises son écriture codée entre le 10 juin 1554 et le 24 mars 1563 (dernier jour du Journal ).

Les cas les plus fréquents correspondent à un seul mot (69 fois), assez souvent abrégé, et même à la seule initiale d’un nom (56 fois) ; pour le reste, il s’agit de segments de phrases ou plus rarement de phrases entières. Les corrections faites par P. Le Cacheux ont permis de récupérer quelques unes de ces notations et d’en corriger d’assez nombreuses autres.

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Pour le lecteur des éditions imprimées antérieures à notre réédition de 2020 un point important doit être souligné : le texte du Journal n’est pas conforme en ce domaine à l’écriture originale de Gouberville. En effet, la consultation de la transcription manuscrite de Tollemer, de quelques calques qu’il a réalisés sur l’original et d’une des dix pages photographiées (en 1968 ?) montrent que le sieur du Mesnil-au-Val utilisait bien des lettres de l’alphabet grec, mais que dans plus du tiers des cas, leur signification est anormale ; par exemple, le «  ε  » ne doit pas être rendu par « e » mais par « s » (voir ci dessus  tableau de correspondance).

C’est sans doute le responsable de la publication par la Société des Antiquaires de Normandie en 1894, E. Robillard de Beaurepaire qui a décidé de remettre les fragments de textes codés en correspondance avec l’alphabet grec normal, souvent en les faisant suivre d’une traduction en caractères latins, ceci au prix d’un certain nombre de lacunes ou d’erreurs. Les différences entre manuscrit et version imprimée portent sur neuf lettres ; ce sont celles qui sont identiques ou très proches pour les deux alphabets, en particulier les voyelles. Cette constatation montre que Gouberville a bien procédé à l’élaboration d’un code secret et qu’il l’a fait, non par fantaisie, mais pour ne pas être compris si son Journal tombait entre les mains d’un lecteur indiscret.

La préoccupation principale de Gouberville est de protéger les secrets de sa vie intime ou sociale ou ceux de ses proches. Quand l’écriture codée fait vraiment son entrée dans le Journal , c’est pour désigner Cantepie, celui qui exerce des fonctions d’intendant auprès de l’auteur ; pendant plus d’un an (jusqu’à la mi-juillet 1555), à 73 reprises, son nom est masqué, soit écrit en entier en caractères grecs (surtout au début), soit sous une forme abrégée (Καν = Can ). Que peut avoir à se reprocher le fidèle Cantepie pour vivre ainsi dans une semi-clandestinité ? Gouberville ne le dit pas, mais lorsque le personnage apparaît masqué pour la première fois, le 10 juin 1554, il revient de «  la monstre du ban » à Coutances où il est parti cinq jours plus tôt ; sans doute n’est-il pas en règle avec ses obligations militaires.

C’est probablement pour une raison similaire qu’à la fin du Journal (de la mi- novembre 1562 à mars 1563) deux personnages importants sont désignés par leur initiale : «  ε » = « S » : Symonnet ; «  τ » ou «  θ » = « T » ou « Th » : Thomas Drouet ; mais le texte imprimé indique à tort « E » pour le premier, « A », « B » « D » ou « R » pour le second. Absents depuis deux mois, ils semblent avoir participé aux troubles, voire aux combats de la première guerre de religion qui affectent gravement la Normandie. Après avoir pris le parti des protestants, ils décident de revenir discrètement au Mesnil-Au-Val, à un moment où les troupes catholiques de Matignon contrôlent le Cotentin. La prudence de Gouberville est donc justifiée.

Un autre personnage bénéficie de la protection du code ; c’est le sieur le Pescheur de Cabessons qui réside plus d’un mois au manoir en novembre-décembre 1557 et y refait une apparition fin décembre 1558. Il va à la chasse, rend visite à des personnalités locales, mais sa présence reste mystérieuse.

Hors des préservations d’anonymat, la plupart des utilisations du code concernent des problèmes de vie interne au manoir ou des questions conflictuelles dans les relations sociales. Sont traitées ainsi les disputes, les amours contrariées de Symonnet et d’Hélène Vaultier ou ses fredaines avec Jehanne Bottée (voir «  Gouberville et les femmes  », Cahier goubervillien n°11), les relations conflictuelles avec le vicomte de Valognes, les tractations pour la conclusion de mariages, des questions d’argent confidentielles (manques, prêts, dettes, vols). Parfois il s’agit d’infractions caractérisées de braconnage ou de coupes clandestines en forêt royale ; à quatre reprises en 1559 et 1561, Symonnet et Thomas Drouet font des transports nocturnes de bois sans que l’on puisse savoir si c’est avec l’accord ou malgré la volonté du rédacteur (le 22 avril 1559, il s’agit bien de «  chênes  » et non de «  chiennes  »).

Dans son Journal , Gouberville reste un personnage très secret et sa discrétion se manifeste en particulier par l’utilisation d’une écriture codée : son décryptage correct est un moyen pour approcher d’un peu plus près la personnalité de l’auteur.

Marcel Roupsard

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